Sur Femen, Amina… et Louise Bourgeois, Rédaction par Joumana Haddad

Amina, une jeune militante tunisienne de Femen, est menacée de mort pour s’être affichée seins nus. Réaction de l’écrivaine libanaise Joumana Haddad, de la perplexité à la colère.


Source:Les Nouvelles /News
Je dois avouer que l’approche de Femen – utiliser la nudité pour lutter contre le patriarcat – m’a toujours laissé un sentiment de confusion. D’un côté, je me réjouis que les femmes reprennent et revendiquent le contrôle de leurs corps, dans une société qui les traite comme des objets aux mains des hommes, en toutes circonstances (célébration de la virginité, crimes d’honneur, lois religieuses misogynes…). Mais de l’autre j’ai toujours trouvé absurde, douteuse, la polarité forcée que cela crée entre femmes voilées et femmes surexposées. Comme si le patriarcat nous demandait, à nous femmes : « Alors, vous avez décidé ? Les seins ou la Burqa ? Il faut choisir. » Comme s’il n’y avait pas de troisième option.

En ce qui me concerne, je choisis de ne pas choisir. Je trouve ces deux stéréotypes sexistes, humiliants et contre-productifs. Et je trouve que la prétendue opposition entre eux n’est qu’une illusion d’optique : ils sont les deux faces de la même pièce, celle du patriarcat. La première fait de la femme un objet de tentation à utiliser ; la seconde un objet de tentation à éliminer. C’est pourquoi, malgré tout mon respect pour Femen et pour leur lutte, et malgré mes positions très progressistes en matière de sexualité en général, et de sexualité féminine en particulier, je reste perplexe devant l’utilisation de la nudité féminine par Femen pour attirer l’attention sur les droits des femmes.

Cela m’amène simplement à me poser ces questions : « Et si un homme en faisait autant ? Serait-il autant l’objet d’attention/indignation/intérêt ? Pourquoi une femme doit-elle toujours se sentir obligée d’utiliser son corps comme ‘hameçon’ ? Pourquoi, pour une fois, ne pas utiliser des corps masculins pour appeler à la liberté et à la démocratie ? »

C’est tout particulièrement pour cela que j’ai insisté pour publier, dans mon magazine(1), des œuvres d’art représentant des hommes nus autant que des femmes nues. Et je peux vous dire qu’il n’a pas été facile de garder l’équilibre. Le sexisme est tout aussi diffus dans le monde des arts que dans les autres domaines de la vie, et nombre d’artistes ont vite fait de vous expliquer que le corps d’une femme est plus ‘esthétique’ que celui d’un homme. Ah. Et d’après qui ? Selon quels critères ?

Cela me fait penser à l’une de mes héroïnes, l’artiste Louise Bourgeois. Dans un portrait qu’a fait d’elle Robert Mapplethorpe, en 1982, on la voit porter sous le bras, comme un trophée, l’une de ses plus célèbres sculptures phalliques, Fillette. La concrétisation d’une revanche sur le patriarcat et sa vision des femmes comme « objets », « possession » et « marchandises ».

Pour autant, que je reste perplexe ne signifie en aucune façon que je ne soutiens pas le combat de Femen. Et que je ne suis pas indignée par le fait qu’une de leurs militantes en Tunisie, Amina, 19 ans, soit désormais menacée d’être lapidée à mort. Cela parce qu’elle a posté sur Facebook une photo d’elle posant seins nus, les mots ‘Mon corps m’appartient’ écrits sur la poitrine.

Que je reste perplexe ne signifie en aucune façon que je ne suis pas en colère devant les discours de tous ces hommes qui considèrent que si une femme s’expose, c’est qu’elle ‘en’ demande. Non, les tenues provocatrices ne sont pas des invitations au viol ou au harcèlement. Elles sont un choix personnel. Mais, à l’inverse, la Burqa ne doit pas être considérée comme un moyen de protection, comme ses promoteurs veulent nous en convaincre. De fait, de nombreuses femmes pourtant voilées de la tête aux pieds subissent elles aussi des agressions sexuelles. Et puis, pourquoi serait-ce aux femmes de payer le prix du fait que certains hommes sont des porcs ? Drôle de conception de la sécurité personnelle. Quand donc les machos (qu’ils soient religieux ou non) apprendront-ils que les femmes sont des créatures indépendantes qui n’existent pas dans le seul but de les servir et de plaire à leurs yeux ?

… Et si, pour leur faire comprendre et respecter cela, il nous faut porter leurs pénis sous le bras, alors c’est ce que nous allons faire.

 

Traduction, autorisée par Joumana Haddad, de l’article original publié en anglais par le site NOW, sous le titre « On Femen, Amina and ‘NOT asking for it’ »

Joumana Haddad est une poétesse, écrivaine et journaliste libanaise, militante des droits des femmes. Son dernier ouvrage en français, « Superman est arabe – De Dieu, du mariage, des machos et autres désastreuses inventions« , a été publié en février 2013.

Voir aussi J.Spot, le blog de Joumana Haddad (en anglais) « sur les droits des femmes, la dignité humaine, la laïcité et la liberté sexuelle dans le monde arabe ».

 


(1) Le magazine trimestriel Jasad (« Corps », en arabe), spécialisé dans l’art corporel, la science et la littérature, fondé en 2008 au cessé de paraître après 8 numéros, faute de ressources.

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