La table ronde du CFPE au FSM

Détermination et enthousiasme 

Ce sera Salle 12 nous a-t-on dit.

De salle 12 il n’y eut point, seulement une salle 2 déjà occupée pouvant accueillir une trentaine de participant-e-s au maximum. Négociation avec les autres occupantes pressenties, nous nous installons finalement à l’étroit mais soulagées. Il est vrai que la volonté de se respecter, de faire au mieux, de trouver des solutions, la gentillesse, furent les traits marquants du comportement des organisateurs et des 65 000 participant-e-s au Forum Social Mondial de Tunis. Les problématiques abordées, parmi lesquelles la question des femmes et du féminisme, ont été multiples.

Dans cette belle dynamique le CFPE a fait entendre son point de vue en organisant une table ronde autour d’une question simple dans l’énoncé : Dire « nous  féministes », quel sens cela a-t-il ? Peut-on même encore  le dire ? 

L’enjeu de cette table ronde (cf. texte d’invitation en annexe) était de rendre compte de notre façon de penser et faire « nous » sans taire questions, tensions et difficultés qui ont émaillé l’histoire du CFPE. Il s’agissait de croiser au plus près théorie et expérience portées par Marie Laure Bousquet, Ismahane Chouder, Louiza Belhamici, Monique Crinon, militantes du CFPE, avec des  apports plus distancés proposés par Paola Bachetta, Sonia Dayan, Michèle Sibony et Amel Ben Saïd.

La salle était pleine à craquer, très internationale dans sa composition.  Ismahane a ouvert l’atelier en rappelant de façon sobre et efficace le contexte dans lequel  le CFPE a été créé,  et son sens. Créé il y a près de 10 ans le Collectif des Féministes pour l’Egalité s’est organisé autour d’une double perspective : dénoncer la mise au banc des musulmanes féministes portant le foulard et démontrer qu’appartenance religieuse et émancipation féministe ne sont pas contradictoires.

Louiza Belhamici a pris en main l’animation et Marie-Laure a courageusement et fermement lancé la réflexion. Elle a notamment, et fort astucieusement, déconstruit la logique binaire dans laquelle est souvent enfermé le débat féministe : « ou bien » essentialiste et naturaliste, « ou bien » existentialiste et matérialiste. Logique fermée qui structure le débat entre féministes, en réalité qui organise le conflit.  S’appuyant sur Catherine Malabou, elle a démontré que contrairement à l’usage courant qu’on en fait la notion d’essence n’est pas figée, elle porte en elle-même la plasticité et la transformabilité de l’identité que lui impose l’histoire. En ce sens, l’identité n’est jamais en repos. La question du « nous » se pose donc libre de cette bipolarité construite.

Michèle Sibony a pris le relais en soulignant que la domination masculine fondatrice des mouvements de femmes est souvent corrélée à un racisme en direction des populations racisées.  La prise de conscience de cette dimension raciste remet en cause les discours sur l’égalité dans la différence souvent caches sexes d’une approche assimilatrice qui nie l’autre dans sa singularité ; en effet selon elle le terme d’égalité est largement utilisé dans le sens d’identique, de même. Le « nous » féministe est souvent porteur d’un silence sur les rapports de domination qui le traversent, l’enjeu est de faire le pas de côté qui permet de l’en libérer.

Amel Ben Saïd a dénoncé l’hégémonie du modèle féministe occidental en rappelant la nécéssité impérieuse d’introduire les contextes comme facteurs décisifs des modalités émancipatrices. Evidemment, prévient-elle, le risque de la fragmentation en une foultitude de féminismes existe. C’est pourquoi il faut veiller à respecter la pluralité tout en gardant des formes de solidarités inter-féministes  structurantes qui évitent l’éclatement. Il est en tous cas vital de prendre en compte et d’intégrer les cultures et les religions comme facteurs déterminants de la construction d’un « nous » féministe.

Sonia Dayan, après avoir souligné à quel point les choix du CFPE l’ont soulagée du malaise croissant qu’elle ressentait face au féminisme français modelé par un impensé colonial puissant, a réaffirmé que le CFPE est héritier du MLF car il parie sur la force du mouvement comme vecteur de construction d’un universalisme qui s’appuie sur l’invention permanente : l’enjeu de la période est de décoloniser les savoirs et de s’appuyer sur la pluralité.

Paola Bacchetta a rappelé ses expériences françaises, notamment les tentatives dans les années 80 de construire un collectif féministe contre le racisme et la difficulté à faire entendre ce point de vue. En effet, les relations de pouvoir procèdent par mise en relation avec d’autres formes de pouvoir, le pouvoir patriarcal avance rarement seul. Un « nous » revisité se doit de prendre en compte les revendications d’autres groupes et la solidarité qui le fonde est une solidarité politique et en actes.

Pour Monique Crinon se relier suppose d’être délié au moins partiellement des appartenances préexistantes pour inventer des mises en lien renouvelées. En ce sens le CFPE construit un espace féministe qui tout à la fois accepte l’irréductibilité de la singularité de l’autre et accepte aussi d’être altéré, touché, dérangé par lui. Il est arrivé dans l’histoire du CFPE que le conflit casse des liens et la question lancinante du dépassement possible des systèmes de domination intra féministes de classe et de race n’est jamais totalement résolue. Quoi qu’il en soit, le « nous » du CFPE procède du dérangement de ce qui préexiste, il procède aussi de la non absorption de la totalité de nos identités, voire de notre féminisme, il n’est pas englobant. Au final, il se fonde sur l’engagement partagé et avance comme un serment renouvelé de gage sur l’avenir. En ce sens, c’est notre part commune d’éternité.

Monique Crinon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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