Article paru dans Le Monde diplomatique en 03/2006
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/03/GODRECHE/13293
Par Dominique Godrèche

Portrait d’une combattante

 « Leila Khaled, Hijacker », un film de Lina Makboul

Fascinée par Leila Khaled, son « idole de jeunesse », la réalisatrice Lina Makboul a suivi les étapes marquantes de la vie de celle qui, le 29 août 1969, se rendit célèbre en participant au détournement d’un avion israélien entre Rome et Tel Aviv. Suédoise d’origine palestinienne, la cinéaste retrace le parcours de l’activiste du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) depuis sa naissance, en 1944, à Haïfa, jusqu’à aujourd’hui, en Jordanie, où elle réside à Amman, avec ses deux fils et son mari, tout en continuant ses activités politiques[1].

Lina Makboul interroge le sens de l’Histoire afin de comprendre la façon dont s’est construit un symbole révolutionnaire au féminin dans le contexte culturel, historique et politique du Proche-Orient. Elle questionne la légitimité du terrorisme dans la résolution des conflits. Trente-cinq ans après le célèbre acte de piraterie aérienne, qui n’a fait aucun mort ni blessé, un témoignage étonnant sur la violence et la féminité naît de la rencontre des deux femmes à Amman, dans la maison de Leila Khaled.
Celle-ci, qui a subi six interventions de chirurgie plastique, incarne aux yeux de la réalisatrice un rêve, car, adolescente, elle admirait le courage et la place d’exception d’une femme jeune et belle, engagée dans le combat parmi les hommes, qui deviendra plus tard une icône pour des Palestiniens de tous âges. Adulte, la réalisatrice retrace le cheminement de sa mémoire, et de l’Histoire, s’appuyant sur des images d’archives et des entretiens avec les témoins du vol Rome – Tel Aviv – le pilote israélien, le copilote, un passager américain, l’hôtesse suédoise – pour aborder l’impact de l’effroi, et ses traces, dans la mémoire des témoins.
Que subsiste-t-il de l’événement, près de quarante ans plus tard ? De quelle façon la vie des victimes du détournement de l’avion a-t-elle été marquée ? Leila Khaled ne regrette rien : à la question que lui pose Lina Makboul, sur le sens du mot « terroriste », et ses « remords » éventuels, elle répondra : « n’est-ce pas notre droit de résister ? »
Par le dialogue inquiet et impliqué qu’elle mène avec son interlocutrice – jalonné de ses réflexions intimes –, la réalisatrice s’attache, au fil des rencontres, à humaniser un événement déshumanisant, déconstruisant le masque de frayeur collé à l’icône, en la restituant au présent. Elle tente ainsi de répondre à ses propres questions sur l’usage de la terreur en situation de conflit : « Jusqu’où aller dans la défense de la liberté ? » La mise en miroir de l’histoire individuelle et collective ainsi que la confrontation entre les deux femmes de générations différentes concourent à donner un tour insolite à ce documentaire, où discussions à caractère « féminin » et scènes de la vie quotidienne côtoient la violence des images de combat.
Qui sont les femmes terroristes ? Les révolutionnaires ? Les « combattantes pour la liberté » ? L’enquête interroge le statut, la finalité et la légitimité des actes de violence. « Depuis toujours, dès qu’on connaît mes origines, on aborde la question du terrorisme, confie Lina Makboul. Cette réputation négative nous est venue de Leila Khaled : j’ai voulu la rencontrer, pour comprendre comment cette femme était devenue une des plus célèbres terroristes au monde. 


 

[1] Leila Khaled, hijacker, documentaire de Lina Makboul, Suède, 2005, 58 minutes, production Tussilago – Robert Danielsson. Le film a été présenté en avant-première lors du Festival international du documentaire d’Amsterdam, 24 novembre -14 décembre 2005. Il sera projeté au festival international de films de femmes de Créteil, du 10 au 19 mars (www.leilakhaled.com).

Article paru dans Politis n° 945 du 29/03/2007
http://www.politis.fr/Les-guerres-aggravent-le-sort-des,730.html
Par Christine Delphy, Membre du CFPE

« Les guerres aggravent le sort des femmes »

Directrice de la revue « Nouvelles Questions féministes », Christine Delphy s’interroge sur ce féminisme à éclipses qui se mobilise soudain sur le sort des femmes afghanes, irakiennes ou iraniennes. Et les oublie aussi vite.

Le 8 mars dernier à Paris, le cortège du Collectif national des droits des femmes (CNDF) criait des slogans contre l’oppression des Iraniennes. Pourquoi pas ? Mais pourquoi maintenant, et pas hier ou avant-hier ?
Une fois de plus, en six ans, l’épée de Damoclès d’une guerre israélo-anglo-américaine est suspendue au-dessus de têtes moyen-orientales. Et, à nouveau, on invoque les femmes. C’est inquiétant car, depuis 2001, les « droits des femmes » servent à justifier, entre autres choses, les guerres d’agression. Bush et Blair, en 2001, ont sorti ces droits de leur chapeau comme troisième et dernière raison de bombarder l’Afghanistan. Aussi curieux que cela paraisse en Europe, le sort des femmes a également été utilisé aux États-Unis pour justifier le renversement de Saddam Hussein. Les Américains ignoraient que le régime baasiste était laïc et que les femmes n’avaient rien à gagner mais tout à perdre d’une guerre qui mettrait forcément au pouvoir des religieux. Les Irakiennes le savaient et le disaient dès le lendemain de la prise de Bagdad, mais qui les a écoutées ?
La nouvelle Constitution irakienne s’est accompagnée d’une régression importante des droits formels des femmes, qu’aucun organe de presse occidental n’a pris la peine de signaler. Mais elle compte moins que la guerre dans la vie quotidienne. Les Irakiennes vivent dans un pays qui est en guerre depuis quatre ans, après avoir été dévasté par deux guerres suivies de dix ans d’embargo. Les droits fondamentaux sont tous violés, et violés pour tout le monde, dans un pays où règnent les hommes armés, militaires américains et irakiens, milices, bandits, chasseurs… Mais quelle différence cela fait-il du point de vue du gibier, les civil-e-s ? La règle, dans ce genre de situation, est simple et binaire : ceux qui ont des mitraillettes peuvent enlever, violer, tuer ceux qui n’en ont pas, en toute impunité. Les parents n’osent plus envoyer leurs filles à l’école ; sans sécurité, le droit à l’éducation n’est qu’un vain mot. Les femmes n’ont plus de travail, pas seulement en raison des lois conservatrices, mais surtout parce que, depuis l’invasion, il n’y a plus de travail pour personne, comme il n’y a plus d’eau potable ni d’électricité.
Qui s’en soucie ? Les ONG de droits humains, en particulier Amnesty et Human Rights Watch, essaient d’alerter l’opinion publique et les gouvernements sur la situation des femmes irakiennes, sans succès. En Afghanistan, la burqa était devenue le symbole de toutes les contraintes subies par les Afghanes ; après la prise de Kaboul, en hiver 2001, un seul thème intéresse les journalistes : burqa ou pas burqa ? Et, en décembre 2001, ils ont trouvé quelques femmes sans burqa à photographier. Mais ça n’a pas duré. Parce que la burqa n’a pas été inventée ni imposée par les seuls talibans, contrairement aux histoires que l’Occident se raconte tout seul.
C’est aussi pour remettre les femmes sous leur coupe que les chefs de guerre, les moudjahidins tant aimés en France, ont chassé les Soviétiques. Et ce sont ces chefs de guerre, que les talibans avaient chassés, que les Américains ont remis au pouvoir. Aujourd’hui, dans les rares reportages sur l’Afghanistan, il n’est plus question des femmes. Cependant, de temps en temps, on en aperçoit une qui est restée dans le cadre par erreur. Elle est dûment « burquisée », mais cela n’intéresse plus les journalistes. La vie ne s’est pas améliorée avec le retour des moudjahidins, elle a plutôt empiré. Les talibans bastonnaient les femmes sans burqa, mais interdisaient le viol et le meurtre. Aussi dure que fût leur loi, elle garantissait la paix civile, le droit des gens, y compris des femmes, à la vie, et c’est pourquoi ils furent bien accueillis en 1996. Aujourd’hui, comme avant 1996, comme en Irak, quand on sort acheter du pain, on ne sait pas si on rentrera jamais chez soi. Des bandes d’hommes armés de kalachnikovs (le seul élément du niveau de vie afghan dont la presse française donne le prix exact)[1] patrouillent dans les villages et les campagnes, rançonnent et terrorisent les civils. Mais qui ose s’en prendre au mythe selon lequel, avec le départ des talibans, les problèmes des femmes ont été réglés ? Pourtant, on trouve dans les rapports d’Amnesty et de Human Rights Watch[2] toutes les informations permettant de démonter pour ce qu’il est –­ une opération de propagande ­–­  le conte de la prétendue « libération des Afghanes ».
L’utilité de ce mensonge, c’est qu’il peut servir pour des remakes du film, en Iran par exemple. On veut nous refaire le même coup, engager la même guerre de destruction et de massacres, et à l’aide des mêmes arguments : les « droits des femmes ». Shoukria Haider, compatriote de « Massoud l’Afghan », partisane comme lui du bombardement de son propre pays[3], refait surface[4]. C’est elle qui avait inspiré les slogans criés dans la première (et dernière) manifestation organisée pour les Afghanes par la Marche des femmes et le CNDF. Fin septembre 2001, juste entre la destruction des tours de New York et le début des bombardements. Étrange timing… Surtout quand on sait qu’ensuite, ces organisations françaises, comme Haider, se sont totalement désintéressées du sort des femmes afghanes, de même qu’elles se désintéressent du sort des Irakiennes. Comment comprendre cet intérêt à éclipses ? Comment ne pas s’étonner de la coïncidence qui le fait s’éveiller en même temps que les visées impériales ? De même, comment ne pas s’étonner de la complaisance, voire du parti pris dans la « guerre des civilisations[5] », qui retient de dénoncer ces visées, et de la cécité qui empêche de voir ce qui crève les yeux : chacune de ces guerres a empiré le sort des femmes.


 

[1] Le Monde, 19 mars 2007.

[2] Voir « Personne ne nous écoute et personne ne nous traite comme des êtres humains », d’Amnesty, 2003, et « Il est très facile pour nous de vous tuer », de HRW, 2003.

[3] Interview de Shoukria Haider par Christine Delphy, 11 novembre 2001, http://cicg.free.fr/dirafgha/haidar.htm.

[4] Curieusement, c’est Amnesty qui organise le 23 mars une conférence avec elle.

[5] Voir la liste des signataires de la pétition « Soutenons les femmes iraniennes dans leur combat » : http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/03/10/1257-soutenons-les-feministes-iraniennes-dans-leur-combat-pour-la-liberte.

Article paru dans The Guardian (Royaume-Uni) le 17/04/2006
http://www.theguardian.com/world/2006/apr/17/israel.gender?INTCMP=SRCH
Par Rachel Shabi
Traduit par Emilie Combaz

Le combat pour ne pas combattre

Une féministe peut-elle servir dans une institution militaire dominée par les hommes ? Rachel Shabi rencontre la conscrite israélienne qui a affirmé qu’elle ne le pouvait pas – et qui a gagné son exemption.

Idan Halili, qui a à peine plus de 19 ans, a écrit une critique féministe qui a ébahi les voix féministes établies de par le monde. Son analyse prend la forme d’une lettre envoyée à l’armée israélienne pour demander une exemption du service obligatoire en se basant sur un rejet féministe du militarisme. En décembre dernier, après avoir passé deux semaines dans une prison militaire à cause de son refus de servir, Halili a été exemptée de la conscription ; on lui a dit que ses opinions avaient été jugées « inadéquates ».

« L’armée est une organisation dont les valeurs les plus fondamentales ne peuvent pas être mises en harmonie avec les valeurs féministes », a-t-elle écrit dans sa demande d’exemption. Halili affirme que le service militaire est incompatible avec l’idéologie féministe à plusieurs niveaux : à cause d’une structure hiérarchique de l’armée  favorable aux hommes ; parce que l’armée distord les rôles de genre ; à cause du harcèlement sexuel au sein de l’armée ; et à cause d’une équation entre la violence dans l’armée et la violence domestique. Ses arguments ont galvanisé l’attention médiatique en Israël, Halili apparaissant aux informations télévisées aux heures de grande écoute et amenant pour la première fois dans l’arène publique des arguments féministes contre le militarisme jusque là gardés à l’écart.
Refuser de servir dans l’armée israélienne est une procédure opaque et imprévisible. Les droits des femmes à l’objection de conscience avaient bien été établis, naguère, par la loi. Mais en 2003, au cours des auditions qui ont emprisonné cinq jeunes hommes pour leur refus de servir sur la base « politique » de leur opposition à l’occupation israélienne, la Cour a réinterprété la loi d’exemption pour les femmes, qui doivent maintenant passer par les mêmes canaux disponibles aux hommes. « L’exemption de service est à la discrétion du ministre de la défense », dit Yossi Wolfson, avocat pour le groupe féministe, anti-militaire New Profile [Nouveau Profil]. « Mais il n’y a rien d’obligatoire et pas de procédure spécifique dictée par la loi ». En pratique, les décisions sont prises par ce qu’on appelle « les comités de conscience » mis en place par le bureau de recrutement de l’armée, qui permet l’objection de conscience seulement sur la base de la religion ou du pacifisme. « C’est très sélectif et tend à n’accepter qu’un pacifisme très radical, universel, qui veut que tout usage de violence soit immoral », dit Wolfson.
Dans le cas de Halili, comme cela a tendance à arriver, on lui a d’abord refusé une audition devant un comité de conscience et elle a été envoyée dans une prison militaire où elle a refusé de s’enrôler. Plus tard, cette décision a été renversée. « Nous avons argué que, bien que l’opposition de Halili au service ait été 100% féministe, son idéologie du féminisme signifiait aussi qu’elle était une pacifiste qui s’oppose à tout système militaire », dit son représentant légal, Smadar Ben-Natan.
Le comité n’a pas accordé d’exemption à Halili sur la base de l’objection de conscience. Mais le résultat n’en a pas moins été une forme d’admission indirecte. « Le comité a dit que son féminisme, et non son pacifisme, apparaissait le plus dominant et que, sur la base du fait qu’elle avait de tels points-de-vue, elle ne serait pas apte à servir », explique Ben-Natan.
Le succès de Halili a renversé plusieurs présuppositions – celle qu’une femme de son âge pourrait même avoir une idéologie féministe cohérente n’étant pas la moindre. Halili, une femme posée et à l’éloquence rapide, originaire d’un kibboutz du nord d’Israël, décrit un long processus de délibération jusqu’à ce que « j’ai[e] compris que l’armée, par essence, ne colle pas avec les principes féministes ». Faire le lien entre ses expériences a amené son évolution féministe, dit-elle, ce qui a été accentué par du travail bénévole auprès d’organisations féministes. Tout cela a conduit à « un conflit difficile entre les notions avec lesquelles j’avais été élevée depuis mon jeune âge – celles selon lesquelles l’institution militaire est une institution positive et y servir est un moyen particulièrement respectable de donner sa contribution sociale – et d’autre part les valeurs féministes de dignité et d’égalité ».
Les arguments de Halili mettent en cause la notion que les femmes israéliennes jouissent d’une égalité de genre précisément parce que les deux sexes sont soumis à la conscription. Cela dépasse l’affirmation selon laquelle une culture sociale militaire révère le soldat homme « combattant » tout en dépréciant le rôle féminin et moindre dans l’armée (seules 2% des femmes servent dans les unités de combat). Orna Sasson-Levy, professeure de sociologie et d’études de genre à l’Université israélienne de Bar Ilan, dit que la supposition largement partagée selon laquelle la réussite féminine dans l’armée israélienne se traduirait par la réussite dans la société civile s’est avérée infondée. Les positions haut placées en Israël sont typiquement attribuées à ceux qui ont réussi dans l’institution militaire, ce qui favorise nécessairement les hommes, qui ont la possibilité d’atteindre un meilleur statut que les femmes au sein de l’armée. « Ce que montrent mes recherches, encore et encore, c’est que même quand l’armée essaie de créer un environnement d’égalité des chances, la culture est tellement genrée, tellement masculine, que les femmes n’arrivent pas à atteindre une place égale sans complètement coopérer avec sa structure machiste et reproduire cela dans leur comportement à l’égard d’autres femmes ».
Cette culture, entre autres choses, c’est celle du harcèlement sexuel endémique. En 2003, des recherches des Forces de Défense Israéliennes ont montré qu’un cinquième des soldats femmes ont fait l’expérience du harcèlement sexuel au sein de l’armée. Quand le sondage a posé des questions aux femmes à propos d’exemples spécifiques de harcèlement, comme des insinuations ou allusions humiliantes ou bien des propositions sexuelles non voulues, ce chiffre est monté à respectivement 81% et 69%. En d’autres termes, dit Rela Mazali, l’une des fondatrices de New Profile, « les jeunes soldates ne savent même pas que ce dont elles font l’expérience s’appelle le harcèlement sexuel et qu’elles peuvent faire quelque chose contre cela ». Les soldates ne vivent donc pas seulement l’expérience du harcèlement, mais elles sont aussi conditionnées pour ne pas le considérer comme tel.
Selon Cynthia Enloe, professeure de développement international et d’études des femmes à l’Université de Clark, qui a beaucoup écrit sur le thème du genre et de la militarisation, « les travailleurs des Nations Unies et de l’humanitaire dans les zones de guerre parlent à présent de la relation de causalité entre les violences militaires et domestiques – avoir compris cela n’est pas négligeable ». L’année dernière, des chercheuses du centre féministe de Haifa, Isha le’Isha (« De femme à femme »), a montré que, entre 2000 et 2005, 47% des femmes israéliennes assassinées par leur partenaire ou parent ont été tuées par des gardes de sécurité, des soldats ou des officiers de police qui portaient des armes avec une licence. Sarai Aharoni, l’une des chercheuses, rapporte que, durant la même période, marquée par de nombreux attentats suicides à l’intérieur d’Israël, « les femmes victimes de violence domestique ont moins appelé les lignes d’aide téléphonique – apparemment, elles avaient le sentiment que c’était moins légitime quand les attentats suicides à la bombe avaient lieu ».
Les témoignages de Briser le silence, une organisation d’anciens soldats qui décrit les injustices dont ils ont été témoins pendant leur service militaire, racontent souvent un sentiment d’apathie envers la vie humaine, une agressivité accrue et une perte de sensibilité morale comme résultat du service dans une armée d’occupation. « Tous ces habitudes et comportements sont ce que nous ramenons avec nous dans la vie civile », dit Avichay Sharon, le porte-parole de l’organisation. Enloe réaffirme ce lien : « l’institution militaire n’aime pas admettre qu’être entraîné comme soldat des forces spéciales pourrait mettre en danger des femmes quand ces mêmes hommes arrivent dans un cadre domestique ».

Halili est maintenant bénévole à la ligne téléphonique israélienne d’aide pour les travailleurs migrants, dans le domaine de la traite à des fins sexuelles. Elle est contente d’avoir simplement amené la question de l’anti-militarisme féministe dans le débat public, mais les militantes des campagnes sur ce sujet ne pensent pas que son cas provoquera nécessairement un flot de demandes féministes d’exemption pour le moment. « Je ne vois pas de femmes comme Idan très souvent », dit sa représentante légale, Ben Natan. « Elle est vraiment exceptionnelle ».

 

 

Article paru sur SaphirNews (Quotidien musulman d’actualité) le 08/03/2006

http://www.saphirnews.com/Bruxelles-la-femme-musulmane-a-l-honneur_a2408.html

Par Nadia Sweeny
Bruxelles: la femme musulmane à l’honneur

 Ce dimanche 5 mars s’est ouvert à Bruxelles le premier Congrès Européen des femmes musulmanes. Trois jours avant la Journée Internationale de la Femme, cette rencontre avait pour double but de lever le voile sur les idées reçues et de diffuser le véritable statut des femmes musulmanes en Europe. Quatorze associations, chacune représentant leur pays d’appartenance, se sont réunies sous le thème « Femmes musulmanes d’Europe, quelles contributions ? ». Boudé par les grands médias européens, l’évènement traduit non seulement une avancée historique pour l’implication des femmes et mais aussi une prise en compte du fait musulman dans la construction sociale de l’Europe.

 

 

Le Forum Européen des Femmes Musulmanes (EFOMW : European Forum Of Muslim Women)
Quatorze associations féminines musulmanes ont créé le Forum Européen des Femmes Musulmanes, au début de l’année 2006. De la Suède à l’Italie en passant par la Roumanie, la Bosnie-Herzégovine, la Grande Bretagne, l’Irlande ainsi que le Danemark : quatorze pays sont ainsi représentés.

 

Le samedi 4 mars, les porte-paroles de ces associations ont élu les sept membres du conseil d’administration qui siègera à Bruxelles. Son but : favoriser l’engagement citoyen de la femme musulmane au sein de l’Union Européenne, mais aussi représenter ces femmes et défendre leurs intérêts auprès des instances européennes et internationales. Un véritable défi!

C’est à l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles, ce dimanche 5 mars, que l’EFOMW a ouvert son 1er Congrès Européen. L’ouverture officielle a été menée par la française Malika Dif (conférencière et auteur de nombreux ouvrages), Noura Jaballah (présidente élue de l’EFOMW) ainsi que Lhaj Thami Breze, président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

 

Cette journée s’est organisée autour de trois « tables rondes », durant lesquelles différentes intervenantes ont abordé des sujets tels que les enjeux islamiques, sociaux et politiques de la participation de la femme musulmane dans la vie sociale, les obstacles rencontrés et quelques témoignages de ces « femmes qui inventent l’Europe ».

 

Les interventions ont monté que la femme musulmane n’est plus silencieuse et soumise, « elle a son mot à dire ». Plus encore, elle a un devoir d’action. Ainsi, Soumaya Ben Khaldoun, parlementaire marocaine, insiste sur la notion que l’être humain a pour mission de contribuer au développement de l’Humanité. Elle met l’accent sur l’équité et explique que l’apport de chacun est distinct mais son importance est égale dans la construction de la société. L’homme et la femme sont égaux pour bâtir et développer la civilisation. La femme musulmane a donc une véritable responsabilité d’engagement citoyen.

 
Soumaya Ben Khaldoun, Parlementaire marocaine

 Musulmane et citoyenne d’Europe
La citoyenneté se manifeste, entre autres, par la possession du passeport qui octroie une liberté de mouvements, par le droit de vote qui permet la participation à la vie politique du pays et par la possibilité de s’organiser en association afin de dynamiser le développement social. Cette citoyenneté doit être mise à profit par les femmes musulmanes explique Lamia Elamri, conseillère municipale à Stockholm. Elle souligne la nécessité d’améliorer la présence de ces femmes dans la vie politique des pays européens, et ainsi permettre l’accroissement d’une influence sur la société : « Il faut démontrer que les musulmanes ont la capacité de contribuer à ce changement. Nous sommes des êtres sociaux, nous devons participer à la dynamique de la société. ».
Les femmes sont au premier plan d’une avancée historique pour l’intégration et l’acceptation du fait musulman en Europe. Pour la vice-présidente du Forum, Dorsaf Ben Diab, cette journée est une fête de l’engagement. Cet engagement ne peut avoir lieu sans la persévérance, la générosité, la pédagogie et surtout l’ouverture et la découverte de l’« Autre ». Cet « Autre » qui est différent et qui suscite en nous la crainte et la peur ; le préjugé doit être rompu des deux côtés ; les femmes musulmanes doivent montrer l’exemple et ouvrir le dialogue.
Noura Jaballah, présidente élue de l’EFOMW, insiste sur la volonté de rapprochement entre les cultures, les religions et les nations, pour construire ensemble une Europe de paix et de connaissance des uns et des autres. L’attention est portée sur l’écoute de l’autre et le partage, au-delà de la communauté musulmane, avec tous les peuples d’Europe.

 


Les sept membres élues du conseil d’administration

 Cette initiative n’a pas eu l’écho escompté particulièrement auprès des non musulmans. « Nous voulons vraiment décommunautariser ce type d’actions, ouvrir un véritable dialogue. Mais ni la presse occidentale, ni les associations non musulmanes que nous avons contactées n’ont répondu à nos invitations. Cependant Al Jazeera, ainsi qu’Al Arabia, un journaliste iranien, un saoudien et une chaîne égyptienne se sont déplacés pour l’évènement. Il n’y a qu’un journaliste de RTBF qui est passé (ndlr : Radio et Télévision Belge Francophone) », explique Nicole Amal Thill, présidente de l’association belge Al Ma’rifa et coordinatrice du congrès. « Pourtant nous avons envoyé des communiqués de presse à tous les grands journaux européens, ainsi qu’aux chaînes de télévision. »
L’initiative est pourtant de taille et concerne la société dans son ensemble. « Les sociétés occidentales s’ouvrent à certaines minorités qu’elles considèrent comme un avancement. Mais cette ouverture est limitée ; l’Islam et la religion sont perçus comme une régression. Leur peur de l’islam fait resurgir un passé où le spectre du religieux est mis en avant », indique Nadine Weibel, sociologue et ethnologue, chercheur au CNRS (Auteur de Au-delà du voile, les femmes musulmanes d’Europe). « Cependant, continue-t-elle, le problème majeur reste la méconnaissance de l’autre. Il est fondamental d’aller vers l’autre. Il faut s’accepter dans nos différences. C’est ahurissant, mais nous vivons côte à côte sans se connaître. L’information doit circuler pour désamorcer la situation ».

 
Porte-paroles des associations européennes

 Ni libertine, ni soumise
Un nouveau « genre » de femme se développe en Europe. C’est le constat de Nadine Weibel, qui étudie depuis de nombreuses années les femmes musulmanes pratiquantes en Europe: « Les femmes musulmanes inventent un nouveau modèle à mi chemin entre le modèle traditionnel et celui proposé par l’Occident. C’est totalement novateur. Dans ce sens, elles s’inscrivent dans une forme de modernité.»
Cette journée souligne une volonté des musulmanes européennes d’agir et de participer activement à la construction d’une Europe plus juste et plus humaine; une Europe multiculturelle où le dialogue est possible et essentiel. Leur résolution : casser l’image archaïque de la femme musulmane, démontrer son importance, son action et son engagement. Musulmanes certes, mais citoyennes et engagées. L’Europe ne se construira pas sans elles, c’est leur mot d’ordre ! Reste à espérer que les actions à venir soient à la hauteur des intentions exprimées durant cette première rencontre historique.

 

DROITS DES FEMMES MUSULMANES DANS LE VILLAGE MONDIAL : DEFIS ET OPPORTUNITES ,Azizah Yahia al-Hibri

INTRODUCTION

 En cette ère de technologies de l’information qui a réduit notre  planète en village mondial, nous sommes en droit de nous demander  quel impact a eu ce récent développement sur les droits des femmes  musulmanes dans le monde entier. Revenant justement d’un voyage à  travers neuf pays musulmans, du Pakistan au Bengladesh jusqu’aux États  du Golfe, en passant par l’Egypte, la Syrie et le Liban, je répondrai qu’il  mène, lentement mais sûrement, à une réévaluation et à un changement.1  Des tentatives pour accélérer le rythme de ce changement, sans  pleinement comprendre sa topologie complexe, et l’engagement  profondément ancré de la plupart des musulmanes à préserver  l’authenticité spirituelle et culturelle, pourraient, cependant, mettre fin  ou même inverser ce processus, aux dépens des femmes en particulier et  des sociétés musulmanes dans leur ensemble. D’où les défis et les  opportunités.  Les femmes musulmanes pieuses sont généralement déconcertées  par les lois et les systèmes judiciaires de leurs sociétés, qui sont  supposés être islamiques. Tout le monde sait que la caractéristique  essentielle de l’Islam est la justice.2 Pourtant, les sociétés musulmanes  font subir des injustices aux femmes au nom de l’Islam. Certaines  femmes demandant le divorce devant les tribunaux islamiques ont été  prises au piège du système pendant des années.3 D’autre part, le divorce  et le remariage ont été rendu plus faciles pour les hommes.4 Par ailleurs,  différentes protections des femmes par la Shari’ah (loi islamique) en cas  de mariage malheureux, de divorce ou de garde des enfants ont été  ignorées même par les propres familles de ces femmes.5 Alors que les  féministes occidentales se sont concentrées sur des questions telles que  le voile et la soit-disant discrimination entre les sexes dans les lois de  l’héritage, les musulmanes auxquelles j’ai parlé ne jugeaient pas ces  problèmes comme importants. Elles étaient plus intéressées par un  réexamen des codes de la famille et de la bonne application de toutes les  lois islamiques, y compris les lois de succession telles qu’elles sont. En  bref, les musulmanes aspirent à une compréhension plus juste et à  l’adhésion aux principes islamiques. Elles semblent croire que les lois et  les coutumes existantes ne favorisent pas une vie de famille heureuse ou  une société juste. Il est étonnant de constater que les femmes  musulmanes sont soutenues par de nombreux juristes musulmans qui  partagent leurs préoccupations.6  Plusieurs facteurs ont forcé les musulmans à reconsidérer le statu  quo, notamment l’expérience de la colonisation, les guerres, l’éducation  occidentale et les modes occidentaux de communication.7 La colonisation a exposé le point faible des systèmes indigènes de  gouvernance, tout en défiant et en marginalisant, dans le même temps,  les croyances religieuses et les valeurs culturelles individuelles.8 Les  guerres ont secoué les structures sociales établies, en particulier celles  liées à la famille.9 Finalement, sous le double prisme de l’éducation  occidentale et des modes de communication comme la télévision par  satellite et Internet, les musulmans et les musulmanes sont  instantanément confrontés, même de manière indirecte, à la vision du  monde post-coloniale occidentale et les modes de vie occidentaux. En  règle générale, ils aiment une bonne partie de ce qu’ils voient, comme la  gouvernance démocratique, la liberté d’expression, l’indépendance des  femmes et les sociétés bénéficiant d’un progrès technologique  confortable. Il y a d’autres choses, cependant, qu’ils n’aiment  résolument pas, comme la permissivité sexuelle, la hausse du nombre de  divorces, l’escalade de la violence dans la société, en particulier chez les  jeunes, et le traitement des personnes âgées.  Par conséquent, de nombreux musulmans, hommes et femmes, sont  confrontés aujourd’hui aux questions suivantes: comment introduire le  progrès dans leur société, tout en protégeant, dans le même temps, leurs  croyances spirituelles profondément ancrées et leurs identités culturelles,  deux bases précieuses que le colonialisme a tenté, en vain, de détruire ?  Comment bénéficier de l’expérience occidentale, notamment sa  reconnaissance des droits légitimes des femmes, sans détruire par  mégarde leurs liens familiaux très précieux ? Dans ce contexte,  l’expérience des musulmans nord-américains qui sont parvenus à  intégrer leurs croyances religieuses et leur héritage ethnique aux modes  de vie américain et canadien est aujourd’hui très intéressante. C’est une  preuve concrète du fait que l’Islam n’est pas une simple religion  “orientale”, mais une religion mondiale capable de répondre aux besoins  des musulmans quels que soient l’époque historique et le lieu.

LE ROLE DES MUSULMANS NORD-AMERICAINS:

Ainsi, commencer une discussion sur les droits des musulmanes  dans le village mondial en proposant le point de vue d’une musulmane  nord-américaine n’est ni hors sujet ni insignifiant. En réalité, les publics  auxquels je me suis addressée dans les différents pays musulmans  étaient très intéressés par mon point de vue. Une fois convaincus par la  sincérité de mon engagement spirituel et par le sérieux de ma  connaissance jurisprudentielle de ce sujet, ils ont souhaité obtenir  davantage d’informations sur les droits des femmes dans l’Islam.10 Il y a,  cependant, un inconvénient lorsqu’une musulmane nord-américaine  s’exprime. ….Suite du document à télécharger:  AL-HIBRI Droits des femmes musulmanes dans le village mondial. Défis et opportunités

Les soins de santé face aux défis de la diversité : le cas des patients musulmans

 

Etude à télécharger FONDATION ROI BAUDOIN Les soins de santé face aux défis de la diversité. Le cas des patients musulmans

Introduction

Ce rapport a pour objectif d’examiner les relations existant entre les patients musulmans et le système de santé en Belgique. La question centrale de ce travail est la suivante : y a-t-il des conceptions de santé, de maladie, d’éthique propres à l’islam et ces différences culturelles peuvent-elles être à la source de problèmes dans les relations entre les patients musulmans et les professionnels ou structures de santé? A notre connaissance, un travail aussi large est une première dans ce domaine. En effet, la dimension religieuse et culturelle a jusqu’à présent été abordée, dans le secteur des soins, en tant qu’élément indirect de perturbation de la communication soignant-soigné. C’est le cas notamment dans la mission des médiatrices interculturelles chargées entre autres d’expliciter ou d’aplanir les conflits liés à ces différences 1. Cependant, l’impact de certains comportements et habitudes n’a pas encore été exploré profondément dans sa relation à la santé. Par conséquent, ce document n’est qu’une première esquisse d’une situation qui devrait être explorée plus avant par les différentes parties concernées : patients, responsables de la communauté musulmane, corps médical et personnel hospitalier. On connaît les débats qui ont pu entourer la question de l’affirmation de l’identité religieuse dans certaines sphères de la société comme l’école ou l’entreprise. Contrairement à ce qui se passe dans des pays voisins comme la France et la Grande-Bretagne, la question de l’islam dans le système des soins de santé a été peu abordée publiquement en Belgique et ne fait actuellement pas l’objet de discussions officielles comme c’est le cas dans les pays voisins.

 

 Le débat est-il nécessaire?

On pourrait dès lors s’interroger sur la pertinence d’une exploration dans ce domaine. En ce qui concerne les relations actuelles entre les patients musulmans et le système de santé belge, en ambulatoire ou en hôpital, y a-t-il ou non matière à débats et nécessité éventuelle d’adaptation? La question semble pour l’instant rencontrer une certaine surprise parfois embarrassée. En effet, du côté des structures officielles du secteur de la santé (associations de praticiens, fédérations hospitalières,…), l’attitude oscille entre l’absence de réflexion sur le sujet et une certaine inquiétude sur le fait même de voir une telle question se poser. Les raisons sont sans doute multiples. D’abord, il faut rappeler que dans le monde des professionnels de la santé, aucune distinction ne peut être faite, par principe, entre les patients. Dans le serment d’Hippocrate, le malade ne possède en effet ni race, ni religion. L’idée même de devoir différencier le patient musulman de celui qui ne l’est pas, met donc mal à l’aise bon nombre de praticiens. Ensuite, le caractère conflictuel de débats précédents comme celui du voile n’incite guère le secteur de la santé à se lancer, tant qu’il n’y est pas obligé, dans une réflexion qui, à ses yeux, risquerait de s’envenimer. Enfin, l’actualité géopolitique internationale et les crispations identitaires au niveau belge n’offrent certainement pas un cadre idéal à une réflexion sereine dans ce domaine. La question est d’ailleurs complexe. La différenciation culturelle, voire ethnique, des patients selon leur origine ne risque-t-elle pas de les enfermer dans un discours et des pratiques “culturalistes” évacuant les autres explications de maladies? En clair, on risque de mettre sur le dos de la spécificité culturelle certaines pathologies qui ont de réelles causes sociales. Dans quelle mesure et jusqu’où, les institutions et les professionnels de santé doivent-ils prendre cette dimension culturelle en compte et s’y adapter? La question de l’accueil de certains groupes spécifiques de patients n’est pas neuve. Elle ne concerne d’ailleurs pas que les patients musulmans et ne touche pas seulement aux éléments relevant d’une affirmation identitaire religieuse. On pourrait par exemple rappeler que les premières mesures dans ce domaine ont concerné le financement de traducteurs afin d’améliorer – ou d’établir – la communication entre soignants et soignés migrants. De même, dans les hôpitaux, l’offre de régime alimentaire adapté aux prescrits religieux fait son chemin depuis un certain temps déjà. Quant à la prise en compte d’éléments religieux dans les soins, elle est surtout connue à travers le refus de la transfusion sanguine chez les témoins de Jéhovah.

 

Quelle spécificité culturelle?

Mais qu’en est-il des patients musulmans? On connaît surtout la réticence de ces patients à subir certains examens médicaux ressentis comme “gênants” et leur demande d’une généralisation d’une nourriture adaptée à leur foi ou de la possibilité de recourir à un aumônier islamique. Quant aux professionnels de la santé, ils sont plus ou moins au fait de l’impact d’un événement religieux comme le jeûne du Ramadan sur le traitement des patients croyants mais la sensibilisation semble plus relever de l’implication individuelle que d’une réelle optique de santé publique. Depuis peu, cependant, les professionnels de soins constatent certaines évolutions allant dans le sens d’une évocation plus fréquente d’éléments religieux et d’une affirmation identitaire plus forte dans la relation de soins. Ainsi, les patients déclarent plus souvent qu’ils vont solliciter l’avis d’un imam par rapport à une intervention ou à un traitement qui leur est proposé. Ils expriment également plus facilement le désir de voir intervenir des soignants qui soient du même sexe que le leur. La revendication d’un espace adapté aux rites funéraires se généralise également. Les médecins constatent d’ailleurs qu’il ne s’agit pas nécessairement de demandes émanant de personnes arrivées fraîchement en Europe ou en provenance de zones où l’islam rigoriste est de mise mais bien de personnes établies parfois de longue date en Belgique. Il s’agit donc là d’un revirement qui semble aller de pair avec la résurgence, entre autres, de certaines habitudes vestimentaires. Les problèmes semblent se poser avec plus d’acuité dans les zones géographiques où se manifestent des comportements fondamentalistes dans la vie quotidienne en général. On constate d’ailleurs que ce sont généralement les convertis, d’origine belge ou non, qui sont le plus en pointe dans leur refus de certains soins ou examens. Quelle est l’ampleur du phénomène? Il semble assez limité actuellement. Le Centre pour l’Egalité des Chances ne fait état – à l’heure actuelle – d’aucun signalement officiel dans ce domaine. Les hôpitaux, de leur côté, n’ont à connaître que quelques rares cas de patients ayant refusé des soins qu’ils jugeaient inadaptés à leurs croyances. Cependant, la loi sur le droit des patients paraît avoir encouragé l’expression de certains malaises vécus par les patients musulmans. Il était donc intéressant de voir à quelles occasions ils se manifestaient et quelles pouvaient être les réponses à y apporter.

 

Santé publique ou géopolitique?

L’accès effectif aux soins des familles immigrées, dont les personnes d’origine musulmane constituent une majorité chez les non européens, est aujourd’hui l’un des enjeux des politiques sociales d’intégration. Au-delà de l’affirmation des droits Les soins de santé face aux défis de la diversité : le cas des patients musulmans à la protection sociale, se pose effectivement la question du traitement de la différence culturelle et religieuse et de son impact sur la prise en charge médicale. Il ne s’agit pas de transposer dans le monde de la santé le débat sur la laïcité qui a agité l’école mais bien de s’interroger sur les conséquences de comportements religieux et culturels. Tant chez les praticiens individuels que dans les hôpitaux, si l’on est aujourd’hui bien conscients des problèmes de langue qui peuvent affaiblir la prise en charge des personnes d’origine immigrée dans leur ensemble, on n’a pas encore étendu réellement la réflexion aux spécificités religieuses et culturelles à l’inverse de ce qui se passe en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas principalement. Les médiatrices interculturelles sont effectivement là pour “faciliter” les contacts mais le processus de prise en compte des différences culturelles et religieuses (quelles que soient d’ailleurs les réponses qui pourraient y être apportées) est encore lui-même balbutiant. Même si les cas présentés dans le rapport relèvent d’une minorité agissante, la violence introduite dans les hôpitaux par ce biais est réellement traumatisante pour le personnel et elle focalise l’attention sur la communauté musulmane dans son ensemble. Il est donc à craindre que, faute d’une réflexion globale, on assiste à une crispation des parties en cause : les professionnels de la santé, d’une part, les patients musulmans et leur famille de l’autre. Aujourd’hui, les conséquences de la géopolitique ont en effet tendance à entraîner une crispation de toutes les parties : certains patients musulmans qui considèrent désormais que tout défaut d’adaptation à leurs prescrits religieux ou culturels relèvent du manque de respect et des professionnels de la santé qui considèrent que le système de soins n’a pas à s’adapter à toutes les exigences de certains groupes de population. En fait, il est difficile de faire la part des véritables problèmes liés aux dimensions religieuses ou culturelles et de ceux, plus individuels, qui relèvent d’une instrumentalisation des frustrations sociales. Le rejet ou la méfiance exprimés par certains patients sont probablement dus en partie à leur appartenance sociale. Un certain nombre de patients de ces communautés, principalement ceux qui proviennent de l’immigration économique et les plus jeunes qui n’ont pu trouver le chemin de l’intégration sociale, ont en effet un niveau d’éducation (au sens large de connaissances permettant d’appréhender son environnement) très bas et se trouvent donc confrontés à des situations qu’ils ne comprennent pas. On sait que le refus ou la mise en cause des soins peut exister également parmi les personnes “de souche”, issues de milieux défavorisés, qui se cabrent face à des processus qu’ils n’arrivent pas à appréhender, mais on estime généralement que le niveau des milieux populaires autochtones est plus élevé que celui des migrants. Faute de pouvoir – ou d’oser – formuler ce malaise, il est probable que le recours à des raisons religieuses offre une issue confortable. C’est donc par l’amélioration de l’information aux patients (d’ailleurs prévue dans la loi sur les droits des patients) et un large débat dans le corps social tout entier à propos des limites à établir entre les contraintes religieuses et les nécessités biomédicales que la qualité des soins et le respect des patients et des soignants seront garantis.

 

Mise au point

Ce travail n’a pas valeur de recherche scientifique, il est avant tout une “photo”, la plus fidèle possible et à un moment donné, de la situation des patients musulmans dans le système des soins en Belgique. De la même manière, la présentation des conceptions islamiques en matière de santé, de maladies et de préoccupations éthiques contenues dans ce rapport ne prétend pas à l’exhaustivité. Elle vise avant tout, par le choix d’éléments proposés, à informer de leur existence, souvent peu connue ou méconnue, et des différences qu’elles peuvent comporter par rapport aux conceptions en vigueur dans les pays européens. Les éléments recueillis émanent d’articles, ouvrages et sites européens consacrés à ce sujet, notamment par le biais des réseaux de professionnels musulmans de la santé. Certaines matières, principalement dans le domaine de l’éthique, font cependant encore l’objet, dans le monde musulman, de conférences de consensus qui s’efforcent de produire une réflexion sur des sujets en constante évolution, comme c’est d’ailleurs également le cas dans les pays occidentaux, par exemple en ce qui concerne l’euthanasie. Le présent rapport ne se veut donc certainement pas un état des lieux définitif de la question. En ce qui concerne la notion de “patients musulmans”, référence sera souvent faite à un groupe “national” comme les Turcs ou les Marocains. Dans la mesure où les individus de ces communautés se définissent rarement comme non pratiquants, ce glissement devrait refléter assez fidèlement la réalité de la majorité des personnes concernées. Cependant, il faut noter que les habitudes culturelles, historiquement et géographiquement spécifiques, peuvent également jouer, audelà de la seule religion, sur les représentations et conceptions en matière de santé, de maladie et de guérison. Il faudra également nuancer les attitudes décrites à l’aune de la sécularisation partielle d’une partie de la population présente en Belgique depuis deux, voire trois générations. Enfin, l’utilisation des termes relatifs à une nationalité, telle que turque ou marocaine, vise à identifier l’origine des personnes concernées par le débat et ne réfère donc en aucun cas à la nationalité réelle -beaucoup sont bien sûr Belges- des populations et des individus examinés. Le lecteur voudra bien garder cette importante nuance à l’esprit.

Les mariages forcés dans les États membres du Conseil de l’Europe

Législation comparée et actions politiques
Étude préparée par Edwige Rude-Antoine,
Docteur en droit, Chargée de recherche CERSES/CNRS

 Le Conseil de l’Europe
Le Conseil de l’Europe est une organisation politique qui a été créée le 5 mai 1949 par dix Etats européens dans le but de réaliser une union plus étroite entre ses membres. Il compte aujourd’hui 46 Etats membres1. Les principaux objectifs de l’Organisation sont de promouvoir la démocratie, les droits de l’homme et la prééminence du droit, ainsi que de rechercher des solutions communes aux problèmes politiques, sociaux, culturels et juridiques de ses Etats membres. Depuis 1989, il a intégré la plupart des pays d’Europe centrale et orientale et les soutient dans leurs efforts pour mettre en oeuvre et consolider leurs réformes politiques, législatives et administratives. Le siège permanent du Conseil de l’Europe est à Strasbourg (France). Le statut de l’Organisation prévoit deux organes constitutifs : le Comité des Ministres, composé des ministres des Affaires étrangères des 46 Etats membres et l’Assemblée parlementaire, formée de délégations des 46 parlements nationaux. Le Congrès des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe représente les collectivités territoriales dans les Etats membres. La Cour européenne des Droits de l’Homme est l’instance judiciaire compétente pour statuer sur les requêtes introduites contre un Etat par des particuliers, des associations ou d’autres Etats contractants pour violation de la Convention européenne des Droits de l’Homme.

Le Conseil de l’Europe et l’égalité entre les femmes et les hommes Les questions concernant l’égalité entre les femmes et les hommes, celle-ci étant considérée comme un droit fondamental de la personne humaine, sont de la responsabilité du Comité directeur pour l’égalité entre les femmes et les hommes (CDEG). Les expert(e)s qui le composent (un(e) représentant(e) de chaque pays membre) ont pour tâche de stimuler les actions à mener, tant au niveau national qu’à celui du Conseil de l’Europe, en vue de la réalisation de l’égalité entre les femmes et les hommes. A cette fin, le CDEG procède à des analyses, études et évaluations, définit les stratégies et les mesures de politique concertée visant l’égalité et, si nécessaire, élabore des instruments juridiques appropriés. Pour plus d’informations concernant les activités du Conseil de l’Europe dans le domaine de l’égalité entre les femmes et les hommes, consultez notre site Web : http://www.coe.int/equality/fr

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