Féminismes pluriels comme antidote au sexisme et au racisme
organisée par le CFPE au CICP dans le cadre des quarante ans de ce dernier. Après la présentation de nos buts, vous trouverez les trois interventions liminaires et un résumé des débats.
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Le collectif des féministes pour l’égalité (CFPE) a choisi d’organiser cette rencontre dans le cadre de la semaine de la solidarité internationale marquée par les 40 ans d’existence du Cicp où elle se déroule.

Nous souhaitions par ce choix marquer notre gratitude vis-à-vis de cette structure qui nous a toujours accueillies y compris lorsque nous étions refusées ailleurs et aussi et surtout marquer notre ancrage dans un mouvement international de solidarité.

Le CFPE s’est construit à l’écart des courants féministes institutionnels qui lui reprochaient son alliance avec des musulmanes et en marge des courants féministes racisés qui le jugent trop tiède sur les questions d’oppressions raciales. Cette position singulière dans le panorama féministe nous a amenées à nous intéresser au plus prêt à la question du pluralisme des chemins d’émancipation et à construire, à essayer en tous cas, des passerelles entre groupes féministes tout en restant vigilantes et critiques face aux positions dominantes au sein du féminisme.

La rencontre d’aujourd’hui vise à réfléchir aux dimensions plurielles du féminisme, des féminismes devrions nous dire, elle s’inscrit dans le droit fil de la charte fondatrice de notre collectif et dans la foulée du colloque organisé en 2012 sur le thème « regards croisés de femmes en lutte », or du croisement des approches à l’intersectionnalité il n’y a qu’un pas.

Nous souhaitons que la rencontre d’aujourd’hui offre l’occasion de déplier ce qui nous relit et ce qui nous distingue entre courants féministes différents voire opposés, l’enjeu n’étant pas de construire des consensus faciles mais un dialogue exigeant.

Trois intervenantes s’exprimeront : Marie Laure Bousquet membre du CFPE rappellera le sens de notre démarche et de nos réflexions autour du pluralisme; Nadine Plateau relatera l’expérience belge Tayush à laquelle elle participe dont l’enjeu est de construire une articulation entre antiracisme et anti sexisme, développant ainsi une intersectionnalité active ; enfin Fatima Ouassak, fondatrice du réseau classe/race et genre donnera à voir les fondements d’une réflexion intersectionnelle.

Peut-être retiendrons-nous pour caractériser le sens de notre démarche la magnifique formule de Nadine Plateau « il faut construire des divergences solidaires », tant il est vrai que dans la période actuelle il est nécessaire de pouvoir faire front face aux offensives racistes et sexistes tout en affirmant nos spécificités.


FEMINISMES PLURIELS COMME ANTIDOTE   A LA VIOLENCE SEXISTE ET RACISTE
Marie Laure Bousquet

AUTREMENT DIT, ESSAYER D’UNIR NOS RESISTANCES FEMINISTES FACE A CES VIOLENCES,

C’est-à-dire partager nos « divergences solidaires » pourrait les faire reculer plus efficacement que de pratiquer la division pour qu’elles continuent à sévir. En ce sens, la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes du 25 novembre prochain pourrait être un moment de rassemblement de nos énergies plurielles, à condition de ne pas pratiquer des « indignations sélectives » (titre de l’article de N.Guénif à propos des événements de Cologne), comme ce fut le cas au moment de l’appel de femmes allemandes, entre féministes antisexistes et manipulations racistes.

Quand on dit violences subies par les femmes, on pense violences masculines ; il est plus malaisé de penser violences féminines…or, s’il est vrai que le féminisme n’a jamais tué personne avec des armes, les déclarations, au printemps dernier de madame Rossignol, secrétaire d’état à l’égalité hommes/femmes, comparant les femmes portant le foulard « aux nègres qui étaient pour l’esclavage », m’ont fait l’effet d’une violence politico/ideologico/symbolique de mots qui tuent. Cela m’a fait relire le texte de Sylvie Tissot écrit en 2004 à propos de la loi sur le voile à l’école, qui répondait à celui de 2 féministes historiques paru dans le monde, intitulé « Laïcardes parce que féministes ». Sylvie avait intitulé le sien : « un féminisme à visage inhumain ». L’épisode burkini, quant à lui, malgré quelques frémissements timides témoignant d’un sentiment confus que là peut-être ça allait trop loin…m’a fait relire un autre texte de 2004 de Caroline Damiens, intitulé « notre corps n’est pas un champ de bataille ».

Elle y résumait de façon saisissante trois situations d’’extrême violence sur le corps des femmes en temps de guerre : -corps-espace à libérer (Afghanistan) ; à conquérir (viols en ex-Yougoslavie) ; à purifier (rasage public de femmes ayant couché avec les allemandes à la libération). Elle parle de l’ouvrage de référence de la commission Stasi : « les territoires perdus de la république »pour faire voter en temps de « paix », une loi sensée libérer ces corps territoires d’élèves voilées.

Si j’ai cité ces deux textes qui me semblent garder toute leur pertinence aujourd’hui, dans le contexte de « la guerre contre le terrorisme », ce n’est nullement dans une posture victimaire, mais bien au contraire, pour que nous partagions nos manières de voir et de faire pour construire les passerelles d’un féminisme à visage plus humain.

Pour ce faire, je dirai rapidement quelques mots des deux thèmes proposés à la fin de notre texte, en lien avec les événements dont je viens de parler, à savoir celui de la mixité et celui de l’égalité.

J’ai trouvé la formulation « égalité du même, inégalité de l’autre (sexe) » dans un article de Joan Scott : « cette étrange obsession française pour le voile », vue de l’étranger.

Je cite :  » Cette hystérie dont nous sommes témoins provient d’une contradiction inavouée mais persistante entre l’égalité et la différence sexuelle…la citoyenneté en France est basée sur un individualisme abstrait…indépendamment de la religion, de l’ethnie, de la position sociale, ou de la profession. Une fois ôtés tous ces éléments, les individus sont tous pareils, c’est à dire égaux…et la différence sexuelle a constitué le principal obstacle au même, à la ressemblance…Le problème que pose le sexe à la théorie politique républicaine est nié…C’est la reconnaissance explicite d’un problème que la politique française veut nier qui rend le voile visible au sens sexuel du terme. L’hystérie politique sur le voile doit être comprise…..comme une façon de nier la persistance d’inégalités à l’intérieur de la société française…..consubstantielle à un système politique qui fait du même abstrait le fondement de l’égalité et de la différence sexuelle concrète l’exception et la justification d’une inégalité qui, parce qu’elle est  » naturelle » ne peut pas être nommée . »

Quel type de passerelles pourrions-nous construire avec comme base de réflexion sur le voile comme rendant visible l’incapacité politique républicaine à penser l’égalité dans la différenciation sexuelle ?

 

Pour la question de la mixité /non mixité racisé(e)s/non racisé(e)s, j’ai repensé à notre pratique de la non/mixité hommes/femmes au début du mouvement des femmes qui nous a valu des attaques virulentes où nous fûmes accusées, entre autres, de faire du sexisme à l’envers(anti hommes) et de diviser la classe ouvrière. Aujourd’hui «les débats sans blancs » suscités par le camp décolonial sont accusés de faire du racisme à l’envers et reposent ainsi par cette non mixité raciale la question formulée ainsi par l’article du monde :  » dérive identitaire ou outil d’émancipation ? ». Autrement dit celle de l’autonomie d’un mouvement qui se donne le droit de forger ses propres outils de lutte et ses possibles alliances. C’est un nouveau moment de l’histoire de notre pays qui, par une autre entrée, vient bousculer le pouvoir dominant. Je cite ici la conclusion d’un article de la revue « Vacarme » du 26/04/2015 qui revient sur l’utilisation du mot « race » dans les luttes antiracistes et que j’ai trouvé remarquable car il m’a aidé à surmonter mes propres réticences par rapport à ce mot qui ne pouvait pas passer mes lèvres ainsi que son corollaire de blancs/non blancs. Cet article est intitulé :  » La race n’existe pas mais elle tue ».

Je cite : « La race est devenue l’idéologie de la domination blanche. Ne pas la nommer, c’est s’empêcher de la combattre. « The way to non-racialism is through race » (slogan de l’A.N.C). Mais une fois la race combattue, retournée, dénoncée par les stigmates qu’elle avait créés, comment garder encore l’horizon de l’universel en ligne de mire?…Le chemin vers la non-racialisation passe peut-être par la race mais ne s’y arrête pas, car il est une subjectivité plus libre que la seule identité, non pas des-historicisée mais ne se laissant pas enfermer par l’histoire. »

 

Ce non -enfermement m’amène pour finir, à dire quelques mots des mouvements féministes au sein de l’islam comme exemple de « saut inventif » qui ne se laisse pas « engluer par les déterminations du passé » (extrait d’une citation de F.Fanon toujours dans cet article de la revue « Vacarme ». (Je la reproduis à la fin de ces pages).

Zahra Ali, qui n’a pu se libérer pour venir nous parler de son travail et de ses engagements au sein de ces mouvements disait dans une interview qu’ils pouvaient représenter une chance pour le féminisme global. En effet, « au-delà des critiques, ils offrent ceci de stimulant qu’elles (féministes musulmanes) ont permis de renouveler les cadres de la pensée et de l’action féministes, de dépasser la traditionnelle dichotomie laïc-religieux en conciliant les approches confessionnelles, sociologiques, et universalistes ». (cf. p.20 Etats des résistances dans le sud. Mouvements de femmes. Alternatives Sud.)

Mon expérience au sein de ces mouvements m’a fait rencontrer des penseuses pas seulement par leurs écrits mais en chair et en os, comme on dit. Dans le droit fil de ce que dit Zahra Ali, je suis sûre qu’une révolution non-violente est en cours dans les schémas de pensée dans et sur l’islam, du fait de leurs apports théoriques et pratiques comme en témoigne le dernier ouvrage qu’elles viennent de publier sous le titre :  » Men in Charge ? Rethinking authority in muslim legal tradition ».

Alors oui, si des féministes musulmanes aident, de par leur production de connaissance, à dépasser les clivages anciens qui répètent depuis plus de 20 ans qu’ il y a là double trahison, il me semble au contraire que nous avons là une double chance de à la fois dé-patriarcaliser l’islam et de dé-coloniser le féminisme.

Je reproduis ici la citation de F.Fanon :  » je ne suis pas prisonnier de l’histoire. Je ne dois pas y   chercher le sens de ma destinée. Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire de l’invention dans l’existence. Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanise mes pères. Je suis mon propre fondement ». (Peaux noires, masques blancs. 1952).

Marie-Laure 16 Novembre 2016, Rencontre au C.I.C.P.

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Féminismes pluriels comme antidote au sexisme et au racisme
Nadine Plateau

Je suis engagée dans le mouvement des femmes depuis les années 70, à travers diverses associations (groupe avortement, université des femmes, Sophia). En dépit de divergences, le mouvement a fonctionné dans une sorte de consensus jusqu’aux années 2000. Les débats français sur le port du foulard et la loi interdisant les signes convictionnels dans les écoles ont eu des répercussions en Belgique et provoqué un clivage au sein du féminisme. Pour la première fois, en Belgique, les femmes musulmanes sont apparues dans les médias comme des sujets, des actrices, elles se sont exprimées (notamment en Flandre) et onr brisé le discours de consensus du mouvement en remettant en cause la position dominante d’un certain féminisme, c’est-à-dire le pouvoir de certaines d’imposer leurs valeurs et leurs normes à tout le monde en considérant que ces valeurs et ces normes sont universelles, alors qu’elles sont particulières.

 

En ce qui me concerne, cette interpellation a été le début d’un travail de réflexion critique sur le mouvement féministe et les questions d’interculturalité, de multiculturalité ou de diversité. Cette réflexion a été nourrie par mes contacts avec les Femmes Musulmanes de Belgique qui m’ont invitée régulièrement à parler du féminisme. Ces rencontres m’ont profondément affectée pusique la question du foulard qui me paraissait anecdotique m’est apparue alors comme une question politique et le rejet par des féministes des femmes portant le foulard comme une manifestation de racisme. De plus, je voyais (et je vois toujours) dans l’interpellation de ces jeunes femmes portant le foulard l’opportunité de repenser le féminisme dans le contexte nouveau et avec des personnes nouvelles et de mener des actions communes.

 

Sur le plan des stratégies de lutte contre le racisme au sein du mouvement, j’ai bien sûr avec d’autres tenté de contrer le féminisme laïc très actif au Conseil de femmes, coupole rassemblant la majorité des groupes féministes francophones. Nous n’étions pas assez nombreuses et n’avons pas obtenu de résultats majeurs. Puis, nous avons monté des projets avec des représentantes d’associations historiques flamandes et francophones et des associations de femmes musulmanes comme par exemple un atelier féministe dans le cadre du Forum social de Belgique qui a finalement abouti en dépit du désistement de certaines associations à cause de la présence de femmes portant le foulard. Ce type de travail de fond reste indispensable pour créer des espaces de contact et de rencontre entre féministes d’origines différentes.

 

Par ailleurs, autant je suis convaincue qu’il faut des groupes non mixtes, autonomes (de femmes, de femmes  racisées) parce que les minoritaires/dominé-e-s doivent pouvoir s’organiser sans les dominant-e-s, analyser leur oppression et décider des voies à suivre pour se libérer, autant je crois que le féminisme et l’antiracisme doivent aussi être portés par des groupes «généralistes» qui luttent pour l’égalité ou la justice sociale, mixtes (femmes et hommes, racisé-e-s et non racisé-e-s) pour transformer les représentations et agir en ne priorisant pas certaines luttes par rapport à d’autres. C’est pourquoi j’ai adhéré à Tayush, un groupe de réflexion pour un pluralisme actif, un groupe composé de femmes et hommes, racisé-e-s et non racisé-e-s pensant qu’il y aurait là la possibilité d’articuler anti-sexisme et anti-racisme (de mettre en pratique une approche intersectionnelle). Tayush est d’abord un espace de rencontres entre racisé-e-s et non racisé-e-s, un espace où des positions diverses et des personnes diverses se confrontent et même s’affrontent tout en poursuivant un objectif commun large (lutte contre le sexisme, le racisme). L’échange est rendu possible à cause du climat de confiance car on y respecte les personnes telles qu’elles se présentent sans prétendre les définir. Dans cet espace, les divergences peuvent être solidaires, un nous se construit.

 

Nous tentons modestement de changer les choses. Depuis sa création, Tayush s’est investi principalement dans la lutte contre islamophobie, forme majeure du racisme actuellement. Nous sommes très pragmatiques et la question du foulard nous a beaucoup mobilisé-e-s. L’interdiction du foulard n’est pas inscrite dans loi mais de plus en plus souvent dans les règlements d’ordre intérieur non seulement des écoles primaires, secondaires et même supérieures mais aussi d’organismes publics. Tayush a développé tout une activité pour enrayer ce processus (cartes blanches dans les quotidiens, lobbying auprès de politiques et de syndicalistes, sensibilisation de l’associatif en particulier laïc, soutien aux actions en justice etc.). Nous avons engrangé quelques victoires comme faire changer d’avis un syndicat qui avait voté un article de ROI interdisant les signes religieux.

 

Le défi principal pour le mouvement féministe, c’est d’être fidèle à la pensée critique qui avait présidé à la contestation du patriarcat dans les années 70 et de remettre en question les positions dominantes à l’intérieur du féminisme comme à l’extérieur. En outre, ces dernières années sont apparus d’une part de petits groupes de féministes musulmanes, d’autre part de petits groupes de féministes plus jeunes qui se revendiquent d’une pensée queer et décoloniale. Tous ces groupes sont encore dispersés et l’enjeu sera de construire un mouvement à partir de toutes les femmes qui s’y investissent sans avoir à l’avance déterminé ce que seront les objectifs et les stratégies de ce mouvement. Il ne s’agit pas de faire table rase mais d’éprouver à nouveau avec les nouvelles venues les objectifs et les stratégies de chacune.

 

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Présentation du réseau classe/genre/race
Fatima Ouassak

Bonjour,
Heureuse d’être là
Je me présente, coordinatrice Réseau Classe/Genre/Race, thèse en sciences politiques sur les «Programmes d’Ajustements Structurels, théorie de la gouvernance, et droits des femmes au Maroc» en particulier au Maroc » et consultante dans domaine des politiques publiques et c’est à ce titre que j’ai écrit le livret à destination des acteurs : institutionnels, universitaires, pro et militants.

Question de l’intersectionnalité, longue et complexe, mais focale sur 4 angles qui sont développés dans le livret.

1- Comment est apparue en France la question des discriminations classe/genre/race (ou multifactorielles, ou intersectionnelles, c’est à dire visant les femmes noires, arabes, musulmanes, quartiers) : un retour historique rapide sur les 6 dynamiques :

1- Première dynamique : luttes de libération des peuples colonisés ; à deux niveaux :

  • les luttes et les figures de ces luttes nourrissent les résistances d’aujourd’hui : Solitude (fille d’esclave qui s’est battue contre l’esclavage) et Jamila Bouhired (poseuse de bombes du FLN)
  • les représentations des femmes indigènes structurent les représentations des femmes noires, arabes, asiatiques, musulmanes, descendantes de ces femmes indigènes, qui vivent en France aujourd’hui (il existe un objet qui s’appelle « femme non-blanche » dans l’imaginaire actuel qui trouve ses racines dans l’imaginaire colonial), on y reviendra pour définir le concept d’intersectionnalité.

2- Deuxième dynamique : luttes de l’immigration des années 60, 70, 80, qui étaient des luttes d’immigrés hommes et adultes (au sens « pas ado » ou « jeune adulte »). Idée, terreau dans lequel est né en France la question des discriminations classe/genre/race peut trouver ses origines dans un univers d’hommes, il faut l’assumer, nous on a aucun problème à s’affilier à nos pères et grands-pères. Idée fausse : nos parents ont baissé la tête et les yeux : c’est faux !!!! C’est un mensonge pour dire « vos parents savaient raser les murs, vous vous faites les énervés ». Grèves ouvrières en 68 quand vous regardez bien les photos : beaucoup d’Arabes… Le MTA : la grande classe, réunions clandestines dans les mosquées, revendications égalité, Maghreb uni, discours politique radical dans prolongement lutte de libération, solidarité avec la Palestine. Bref la classe internationale !!! MTA et d’autres ont souvent du se battre contre les syndicats ouvriers…

3- Troisième dynamique : la marche pour l’égalité de 83 ; c’est le moment où les descendants d’immigrés du Maghreb vont se rendre compte que ça va pas être comme pour les enfants d’italiens ou de portugais. Car certes les Italiens ou les Portugais première génération ont subi racisme similaire à racisme subi par les noirs et arabes, mais pas leurs enfants. Or là, les enfants aussi subissent. Les discriminations apparaissent réellement. Comment on fait avec les enfants qui eux sont français et qu’ils vont trop croire qu’ils sont égaux ??? Grande question toujours d’actualité.

4- Quatrième dynamique : le mouvement féministe depuis les années 60, avec exigence d’égalité et surtout la dénonciation du caractère systémique des discriminations sexistes (la dénonciation du patriarcat). A noter que c’est un mouvement conduit, incarné par des femmes blanches classes moyennes supérieures, qui ne prennent pas du tout en compte les enjeux, le point de vue des femmes non-blanches (même si elles étaient présentes aussi, de manière très marginale).

5- Ni putes ni soumises, ce que cela a crée : on a été obligées de s’organiser pour contrer cette « créature » !!! Car grande confiscation. Aujourd’hui on a d’autres collectifs, comme par exemple la « brigade des mères » de Sevran dans le printemps républicain.

6 – La loi sur le voile de 2004. L’essentiel des féministes blanches majoritaires étaient pro-loi. En réalité il n’y a pas eu de cassure de sororité parce qu’il n’y a jamais eu de sororité construite politiquement (après on peut citer Louise Michel par exemple mais c’était exceptionnel) ; avec cette loi, il était acté qu’il n’y avait pas de sororité mais un rapport racial fait de maternalisme, de mépris, de domination entre femmes blanches et femmes non blanches. Beaucoup de féministes non blanches sont sorties des rangs du féminisme majoritaire pour aller s’autonomiser ailleurs : CFPE, MTE, CFI, etc

2- Quelques chiffres clés sur l’accès à l’emploi des femmes racisées ou plus spécifiquement les femmes voilées

2 chiffres :

  • chômage (chiffres 2013): une femme noire ou arabe a 4 à 5 fois plus de risque d’être au chômage qu’un homme blanc. Les jeunes (moins de 25 ans) femmes noires et arabes habitant certains quartiers populaires (exemples Sevran, Sarcelles) c’est près de 50% de chômage

Important d’articuler les chiffres qui mesurent l’inégalité dans l’accès à l’emploi avec les chiffres qui mesurent les discriminations dans l’accès à l’emploi (car neutralisent le niveau de qualification moindre notamment, excuse parfois donnée, puisque c’est à compétences égales, vous connaissez les méthodes de testing)

  • A citer le testing du BIT (car organisation internationale ultra-légitime calme tout le monde) : quand les employeurs ont le choix entre deux candidats l’un Blanc l’autre pas, 4 fois sur 5 les employeurs choisissent le Blanc.

Attention : A noter que les dernières études montrent que les discriminations à l’embauche sont légèrement plus importantes pour les hommes notamment qui ont un patronyme musulman mais attention ça ne veut pas dire que les femmes non blanches subissent moins de discriminations systémiques que les hommes non blancs.

Car en effet la question de l’emploi ne se réduit pas à l’accès à l’emploi : elle concerne l’éducation, l’orientation scolaire, les secteurs d’activité, la formation, l’accès à l’emploi, les conditions de travail, le salaire, les promotions, le risque de licenciement, etc, etc

Ainsi par exemple, les femmes non blanches se retrouvent sur les secteurs d’activité les plus précaires, pénibles, moins bien payés : travail à la chaine notamment dans le secondaire et le tertiaire aussi (nettoyage industriel, mais aussi caisses et téléconseil)

Concernant plus précisément les femmes voilées :

Quasi non accès au marché du travail mais les choses se jouent évidemment en amont de l’accès en tant que tel : Fatiha Ajbli montre bien les phénomènes de résignation en amont et stratégies matrimoniales par exemple.

Exemple concernant la production de docilité et de résignation : coaching dans le cadre de l’accompagnement vers l’emploi, travail de diagnostic fait avec Said Bouamama. Produire de la docilité, produire de la résignation notamment quand on est déclassé.

Ce qu’il faut retenir de cela c’est que les discriminations, en particulier celles qui visent les femmes non blanches, ont une fonction : ça c’est essentiel de le comprendre, de l’avoir toujours en tête. Ça sert à restreindre pour ces femmes l’accès aux ressources (argent, pouvoir, travail, honneurs, etc).

Le racisme (les discriminations raciales) c’est pas une histoire de malentendus, de méconnaissance des cultures de l’immigration ou de l’islam. Ça n’a rien à voir !!! Le racisme c’est un système mis en place par les Blancs pour avoir un accès privilégié sur les ressources au prétexte que les Noirs et les Arabes, et les musulmans seraient trop ceci ou pas assez cela. En ce moment le prétexte c’est que les Musulmans ne sont pas assez égalitaristes hommes/femmes (dans un pays où une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son mari, où seuls 4% des violeurs vont en prison, où Polanski reçoit genre 36 Césars, etc, etc), ils sont trop anti-sémites comme si c’était nous l’extermination de 6 millions de Juifs, trop homophobes, pas assez laïcs, etc, etc

Et ça ne sert à rien d’expliquer qu’on n’est pas plus sexistes, antisémites ou homophobes que les autres, de toute façon ce ne sont que des prétextes, il ne faut pas perdre son temps à s’expliquer, temps perdu, fatigue, épuisement alors qu’on a besoin de cette énergie ailleurs.

3- L’approche intersectionnelle/l’intersectionalité

Comment c’est né ?

Kimberlé Crenshaw (intersection au niveau juridique notamment), mais blacks feminist avant ont conceptualisé l’idée qu’elles subissaient à la fois le sexisme et le racisme, notamment le sexisme dans leur communauté, et la suprématie blanche. L’intersectionnalité permettait notamment de traduire une difficulté, un dilemme, parfois une impasse : la priorisation des luttes…lutter contre le sexisme ou lutter contre le racisme.

En tout cas c’était aussi pour dire aux femmes blanches, nous ne sommes pas « sœurs », il existe entre nous un rapport de domination raciale.

Exemple de la femme de ménage racisée au service de la féministe classe moyenne-sup parisienne.

Qu’est ce que ça vaut ?

En France, c’est un truc d’universitaires qui sont partis deux mois dans une université états-unienne, sont partis prendre le produit d’années d’oppressions, d’expériences et de luttes, et sont arrivés ici avec des « idées de génie » qui sont tombées du ciel. Désincarné. Lors de ma tournée, des femmes arabes et noires quartiers allaient me frapper quand elles entendaient ce mot, que d’ailleurs je n’utilisais que pour déconstruire. Mais possibilité de se le réapproprier car n’appartient pas aux universitaires Blancs français.

Qu’est-ce que ça permet de décrire, en quoi c’est « opérant » ?

  • Ça permet de ne pas parler de cumul : « je suis femme plus je suis arabe plus je suis quartier »
  • ça permet de décrire notre spécificité : nous existons en tant qu’objet spécifique qui subit une domination spécifique, et la lutte contre cette domination doit donc être spécifique. Imaginaire coloniale autour de la femme indigène (arabe ou noire) est toujours opérant, donc il faut s’en saisir pour lutter contre : on existe aussi à travers la nature de l’oppression que l’on subit.

En tout cas, inutile d’essayer de changer les esprits : 30 ans de politique de la ville montrent qu’il n’y a rien à faire de ce côté là (il faudrait que les consultants fassent le point sur cet échec de l’interculturel qu’on retrouve aujourd’hui surtout dans les milieux militants et l’antiracisme moral) : seul le rapport de force politique, seule la lutte compte et comptera.

4- Enfin la partie « agir contre les discriminations multifactorielles »

Eléments d’analyse issus d’un travail de diagnostic mené par Yalodês et l’Ifar, sur plusieurs années, dans le nord pas de calais sur l’emploi, et dans toute la France sur les violences faites aux femmes.

  • elle est discriminée c’est à dire qu’elle subit des violences intrafamiliales

Systématiquement : dans politique publique les violences que subissent les femmes noires et arabes sont pour beaucoup d’ordre sexuel et domestique : viols collectifs (tournantes à l’époque moins aujourd’hui, excision, mariage forcé, violences conjugales). Or dans nos ateliers, deux problématiques centrales : emploi et enfants. Donc plutôt des violences structurelles, institutionnelles.

Pouvoirs publics ont tendance à vouloir ramener la femme non blanche à des problématiques communautaires et familiales, avec l’encouragement voire l’injonction à s’émanciper de sa famille, de son mari, de ses frères.

  • elle est discriminée mais c’est sa culture qui est problématique

C’est ce qu’on appelle le « culturalisme » : rechercher des causes culturelles dans des difficultés et inégalités sociales. Exemples entre 1000 : promiscuité des femmes avec leurs enfants lors d’un atelier « parentalité » : « c’est parce que les Noirs aiment la promiscuité ». C’est plus facile que se confronter au réel social, à la précarisation etc. On retrouve ça beaucoup chez les travailleurs sociaux.

  • elle est discriminée mais c’est parce qu’elle se replie sur elle-même

Le fameux communautarisme. Ici la lutte contre les discriminations consiste donc à lutter contre le communautarisme. Non seulement discriminations structurelles mais en plus on va chercher à vous couper de votre communauté, souvent lieu protecteur (même si famille peut être destructrice aussi).

Exemple : projet coaching emploi : un des critères cachés : pas d’attachement familial. Pourquoi ? Avoir moins de ressources pour plus de docilité.

  • elle est discriminée parce qu’elle ne s’adapte pas à la société

Elle n’a pas la bonne culture, la bonne manière de s’habiller, de se maquiller, de se tenir, etc, etc il faut donc l’adapter. Et ça c’est beaucoup pour les femmes racisées, moins pour les hommes… Et donc là, habitude de lutter chaque minute pour adapter les femmes racisées :pour les émanciper, sur comment elles devraient être pour être bien. Taille de la jupe, nature du maquillage, façon de parler… Evidemment tout ce qui tourne autour du dévoilement (cf Fanon)

Mais pas que voile, aussi tenue trop masculine ; cf Finkelkraut et Fourest qui trouvaient que le jogging était une preuve de la nécessité de libérer les filles des quartiers, « pas assez féminines », par contre les bobos en mode détente/pas maquillées c’est bien.

  • elle se dit discriminée mais elle a tendance à être paranoiaque et à exagérer

Psychatriser la dénonciation de la discrimination. Tu ne subis pas le problème, le problème c’est toi, il est dans ta tête. Permet là aussi de culpabiliser et de faire taire les dénonciations, vous réfléchissez à deux fois avant de vous plaindre si vous savez qu’on va vous prendre de haut, y compris de la part de femmes racisées parfois qui servent ce mécanisme de délégitimation.

  • elle est discriminée mais elle n’a pas la hauteur nécessaire pour en parler correctement

Sayad : grosso modo un bon immigré c’est un immigré invisible, qui la ferme.

Vous êtes trop colérique, trop concerné, donc c’est normal que celui qui est « neutre » vienne parler à votre place. Typique : touche pas à mon pote. Mais aussi le milieu universitaire français, le milieu de la consultance dans les politiques publiques, et une partie du milieu militant.

Quelques éléments fondamentaux dans la construction des actions :

  • les discriminations que subissent les femmes racisées sont spécifiques, donc il faut référentiel spécifique lié notamment à l’histoire coloniale et de l’immigration.
  • Les priorités des femmes racisées sont donc spécifiques, quand ce sont d’autres priorités qui sont avancées (priorités des femmes blanches notamment) : résultats : absence et résistance : comble de l’ironie ces absences et résistances sont traduites de manière culturaliste et matérnaliste (c’est la faute au mari ou à l’islam si elle n’est pas là) : exemples le schéma dans le livret et la piscine.
  • Agir sur les discriminations subies et non sur les femmes qui les subissent : exemples coaching de la diversité, amélioration de l’image de soi, ateliers proposés par les sous-traitants de pole emploi : ce qui produit de la responsabilisation et de la culpabilisation, et de la violence psychologique supplémentaire et du pétage de plomb
  • Enfin prendre en compte le point de vue situé : pas infantilisation, pas de maternalisme, les femmes racisées doivent pouvoir parler pour elles, pas de confiscation, pas d’instrumentalisation !!!

Un dernier mot sur le réseau classe/genre/race : ce n’est pas une organisation politique, c’est un réseau de PROJETS. Aujourd’hui, étape où on va aider la mise en place de projets et d’actions, si ça intéresse : page fb (réseau classe/genre/race), et mail : fatimaouassak@intersectionnalite.fr

 


****************************************************************************************************Notes sur les débats :

Les présent.es sont en fait intervenu-e-s en deux temps  :

  • D’une part, avant les intervenantes, en expliquant brièvement les motivations de leur venue à cette réunion – allant d’un intérêt sur la thématique annoncée, dans le but de comprendre notamment les notions d’intersectionnalité, mais sans implications de terrain, jusqu’à diverses motivations associées à des expériences militantes diverses, notamment féministes (dans le CFPE ou MTE, mais aussi le CNDF) ou syndicales (cf. Annick Coupé) en passant par plusieurs membres du CICP.

 

  • D’autre part, après les interventions : outre quelques échanges très polarisés (exprimant des vécus et postures opposées) à propos des confrontations avec les féministes mainstream qui refusaient la présence de femmes voilées dans les manifestions, plusieurs interventions sont revenues sur la notion d’intersectionnalité. Si elle peut sembler rébarbative de prime, plusieurs interventions (reprenant aussi les explications données par Fatima) ont souligné l’intérêt de se l’approprier pour en expliciter la teneur sur la base d’expériences vécues. Annick Coupé notamment, a souligné comment au sein des organisations syndicales où elle militait, des formations autour de cette thématique étaient fort utiles pour dépasser des approches où le « social » est aveugle aux discriminations.

La séance s’est conclue sur la promesse de publier les interventions jugées très riches et d’en tirer inspiration pour la poursuite de nos réflexions, pratiques et rencontres – notamment avec nos invitées et en s’inspirant de leurs analyses et expériences de terrain.

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