Féminisme en eaux troubles

Article paru dans Le Courrier (Suisse) le 08/03/2013
http://www.lecourrier.ch/feminisme_en_eaux_troubles
Par Corinne AUBLANC

Féminisme en eaux troubles

 DISCRIMINATION(S) – La mise en concurrence des luttes antisexistes et antiracistes se construit sur des mécanismes qui relèvent du racisme, selon les intellectuelles féministes de la revue NQF.
Le féminisme constitue-t-il une garantie de non-racisme? A la lumière de la polémique suscitée en France par « l’affaire du foulard », qui a débouché sur une loi interdisant aux élèves des écoles publiques le port de signes religieux ostentatoires[1], la revue Nouvelles questions féministes (NQF) consacre son dernier numéro à l’imbrication des rapports sociaux sexistes et racistes.
Au-delà des débats qui ont divisé les milieux féministes français[2], les auteures du volume s’interrogent sur la légitimité des lignes de clivages et insistent sur la nécessité de déplacer la question. Au fil des articles, elles s’attachent à montrer comment les deux types d’oppressions sexiste et raciste, relevant de processus distincts, se nourrissent et s’entretiennent mutuellement. « La mise en évidence de la domination masculine chez l’Autre – le Noir, l’Arabe, l’ouvrier – participe de manière fondamentale à la construction de stéréotypes, des préjugés et des haines qui structurent l’oppression raciste », selon les éditorialistes de NQF. Un procédé qui permet de relativiser, voire occulter, la domination masculine « chez soi ».
Dans l’affaire du foulard, réapparaît ainsi la figure de la femme islamique muette, victime et manipulée, « clé de voûte du double système d’oppression des « racisé-e-s » et des femmes renvoyées à une infériorité en raison de leur sexe ». Au bout du compte, la manipulation du genre aboutit donc aussi à « des résultats sexistes », analysent les auteures.

Voile versus pornographie
Pour élargir le cadre du débat français, l’anthropologue étasunienne Laura Mader montre comment, dans leur rivalité géopolitique, l’Occident et l’Orient utilisent le genre pour servir leurs stratégies identitaires. Chaque entité dévalorise la manière dont l’autre traite « ses » femmes (le voile versus la pornographie) pour se mettre en avant. Et aussi pour convaincre « ses propres » femmes des avantages que le système leur octroie. La « présomption de supériorité » – souvent reprise, d’ailleurs, par les féministes occidentales – que déploie l’Occident dans ce domaine étant encore renforcée par l’idéologie du développement économique et de l’industrialisation, selon laquelle la situation des femmes ne peut s’améliorer qu’avec les avancées techniques et économiques.
En France, la présomption de supériorité s’est ainsi notamment étoffée dans le processus de conquête de l’Algérie. La construction sociale de l’Algérie française, fait valoir l’historienne étasunienne Julia Clancy-Smith, est fondée sur certaines représentations de la femme musulmane. Objets de luttes idéologiques et politiques, les musulmanes fonctionnaient comme un symbole négatif, qui confirmait l’identité culturelle distincte – et l’autorité politique – des colons français

Des stéréotypes du XIXe siècle face auxquels les descendantes d’immigrés maghrébins en France ont actuellement du mal à se positionner, coincées entre le désir de s’émanciper des interdits parentaux et la crainte de légitimer le colonisateur d’hier – dominant d’aujourd’hui – au détriment de leurs propres pères. Sur la base d’une recherche empirique, la sociologue française Christelle Hamel analyse comment, dans ce contexte, certaines jeunes femmes d’origine maghrébine revalorisent ainsi le principe de virginité en réponse aux contraintes combinées du racisme et du sexisme qui pèsent sur elles.

Une troisième voie ?
Dans la deuxième partie du volume, les auteures lancent des pistes pour étayer les bases d’un féminisme qui refuse de choisir entre antisexisme et antirascime. Analysant comment le débat sur le foulard a miné le terrain, Christine Delphy, sociologue au CNRS, soutient que l’opposition sexisme-racisme repose sur la croyance que le racisme ne frappe que les hommes. Si bien que, pour la chercheuse, repenser l’articulation entre patriarcat et racisme est un préalable à la réflexion sur les liens entre féminisme et antiracisme. Liens sur lesquels s’est penchée une étude helvétique intégrée au volume (lire ci-dessous).
Constatant l’émergence des féminismes musulmans, tant dans les pays d’origine que dans les pays d’immigration, la philosophe et sociologue Aïcha Touati montre en quoi les luttes sont formatées par leur contexte socio-politique. Entre mimétisme envers l’Occident et appui sur la religion islamique, elle se demande si le féminisme ne devrait pas emprunter une troisième voie.
Des collectifs féministes tels que « Les Blédardes » ou le « Mouvement des Indigènes de la Républiques », en France, en sont peut-être un reflet. Militant dans ces deux organisations, Aïcha Touati, intimement concernée par les liens entre sexisme et racisme, part de sa double expérience des luttes en Algérie et en France pour analyser leur diversité et leurs enjeux. S’interrogeant sur l’opportunité de partir du religieux pour réfuter la domination du modèle occidental unique, elle revendique la nécessité d’inscrire le combat antisexiste au sein des luttes antiracistes. Soit un « féminisme paradoxal », selon ses propres termes, caractérisé à la fois par une critique radicale du sexisme dans tous les milieux et par une « solidarité avec les hommes dominés ».

Nouvelles questions féministes, «Sexisme et racisme, le cas français», vol. 25, n°1/2006, Antipodes. Un second volume portant sur cette thématique est prévu pour fin 2006.

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Une étude suisse démonte le « féminisme ethnocentrique »

En France, la loi dite « sur le foulard » promulguée en mars 2004 a secoué l’échiquier politique et fortement divisé les féministes. Ces tensions ont largement traversé les frontières nationales. Afin de comprendre et dépasser cette scission, trois chercheuses en Etudes genrede l’Université de Lausanne[1]ont mené une étude exploratoire en Suisse romande sur les fondements de ces divergences.
Il en ressort que les opinions des Romand-e-s sur le port du foulard prennent plus appui sur des fondements racistes que féministes. Ce constat conduit les auteures à conclure sur la nécessité d’articuler les luttes féministes et les luttes antiracistes. Pour ce faire, le refus du principe de division et de hiérarchie des groupes, qui conforte la domination des hommes sur les femmes – ou des « nationaux » sur les étrangers –, « doit s’appliquer à tous les groupes ». A défaut, les féministes occidentales risquent de développer une « vision ethnocentrique de l’émancipation des femmes, selon laquelle l’inégalité des sexes ne serait plus que le « problème » de groupes considérés comme étrangers et non un trait structurel de l’ensemble de la société ».
En France, les féministes, rappellent les chercheuses, ont ainsi été traversées par deux grands courants. Pour les militantes opposées à la loi, ce texte est à la fois raciste et sexiste. D’une part, il renforce la stigmatisation d’une population musulmane déjà discriminée dans l’Hexagone. D’autre part, il porte en lui le principe d’exclusion des filles de l’école publique. Quant aux partisanes de la loi, qui estiment que la lutte féministe ne doit pas être subordonnée au combat antiraciste, l’interdiction du port du foulard va dans le sens du droit des femmes à ne pas être opprimées, infériorisées et exploitées. S’appuyant sur le principe de laïcité, elles arguent que toutes les religions – l’islam en particulier  –, empreintes de logiques patriarcales, légitiment l’oppression des femmes. Enfin, une majorité de féministes françaises ont refusé de prendre publiquement parti.
L’étude romande mesure séparément les deux dimensions de l’antisexisme et de l’antiracisme et les croise pour évaluer les liens entre féminisme, racisme et prises de position autour de la loi française, via un questionnaire soumis au printemps 2004 à une population « tout-venant exprimant une sensibilité féministe[2] ». Il en ressort que plus les personnes interrogées adoptent des positions racistes vis-à-vis des sans-papiers en Suisse (soutien à l’idée d’une préférence nationale, telle qu’expulsion des sans-papiers au profit des chômeurs), plus elles sont favorables à la loi interdisant le port du foulard – qu’elles justifient au nom de la laïcité – et stigmatisent les musulman-e-s.

Apparaît également une interaction entre racisme et féminisme. Les répondant-e-s qui soutiennent des positions à la fois féministes et antiracistes sont celles et ceux qui s’opposent le plus à la loi française et se distancient le plus de deux processus produisant de la discrimination : la désignation de l’autre (les musulmans) comme différent, et la présomption d’une supériorité de la culture occidentale.

Ainsi, les personnes se distinguant par des « positions racistes » estiment à 82% (contre 73% – tout de même – des répondant-e-s catégorisé-e-s « non racistes» ») que « les hommes musulmans sont souvent plus machos que les autres ». Une différence de positionnement qui « montre que la mise en évidence du « sexisme des musulmans » est sous-tendue par une logique raciste », analysent les auteures. Quant à l’affirmation « les femmes musulmanes de France sont moins émancipées que les autres », construite sur la même logique que la précédente pour mesurer la hiérarchie entre le sexisme à la mode occidentale et le sexisme musulman, elle recueille respectivement 73% d’avis favorables chez les « racistes », contre 47% chez les « non-racistes ». Ce qui, pour les chercheuses, suggère que c’est bien le racisme qui a conduit à développer une vision ethnocentrique de l’émancipation des femmes, « comme si les féministes occidentales détenaient seules la bonne définition de l’émancipation – et les moyens d’y parvenir ».

[1] Loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 : « des signes ou tenues par lesquels [les élèves] manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ».

[2] Les anti-loi dénonçant l’instrumentalisation des droits des femmes au service d’une forme « d’islamophobie » ; les pro-loi refusant qu’une fois de plus l’oppression des femmes soit reléguée à l’arrière-plan, derrière la mobilisation contre l’oppression « ethnique » ou de « classe ». Lire également ci-dessous : « Une étude suisse démonte le « féminisme ethnocentrique » ».

[3] « Féminisme et racisme. Une recherche exploratoire sur les fondements des divergences relatives au port du foulard », Patricia Roux, professeure en Etudes genre à l’Université de Lausanne, responsable du Laboratoire interuniversitaire en Etudes genre et corédactrice de Nouvelles Questions féministes, Lavinia Gianettoni et Céline Perrin, assistantes en Etudes genre à l’Université de Lausanne, in Nouvelles Questions féministes, vol. 25, n°1, 2006.

[4] Soit 157 personnes, suisses ou originaires de pays européens, au niveau de formation plutôt élevé, et des opinions politiques situées plutôt à gauche.

 

 

 

 

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