Nous sommes toutes des femmes voilées

 

Appel  lancé par plus de cent femmes, de France et d’ailleurs

A l’initiative de Paola Bacchetta, Louiza Belhamici, Ismahane Chouder, Sonia Dayan-Herzbrun et Michèle Sibony

Lors de son entretien télévisé du 28 mars dernier, François Hollande a déclaré prévoir une refonte législative en vue du vote d’une loi étendant le champ de l’interdiction des signes religieux dans certains lieux de travail «dès lors qu’il y a contact avec les enfants» notamment « les crèches  associatives avec des financements publics ».

Une telle loi, il faut le rappeler,  serait contraire à l’esprit comme à la lettre de la loi de 1905 que les prétendus défenseurs de la laïcité ne cessent de bafouer. Elle constituerait une restriction des libertés religieuses que cette loi garantit. Elle ouvre de fait la voie à l’interdiction  du port du foulard  musulman dans tous les établissements privés gérant un service public et peut-être même, comme on l’entend déjà évoquer, dans les universités.

On veut donc faire adopter une loi qui vise d’abord les femmes, et devrait aboutir à exclure  les plus vulnérables d’entre elles du monde du travail et de l’éducation, comme si elles étaient de trop dans cette société. Une telle loi qui, sous prétexte de protéger les enfants d’on ne sait quelle contamination, veut soumettre des femmes à la domination des tenants de la purification nationale, et les réduire au chômage ou à l’invisibilité, est une loi raciste.  Elle ne peut avoir pour effet que d’empêcher les femmes musulmanes  de s’affirmer dans le monde du travail ainsi que dans l’espace public et politique,  comme sujets et  comme citoyennes et d’exprimer librement leurs convictions, comme n’importe quel-le citoyen-ne dans un pays démocratique. Contrairement à ce que déclarent tous ceux qui réclament le vote d’une telle loi,  l’espace public n’est pas neutre. Il est le lieu de déploiement de la diversité des appartenances, des cultures, des coutumes, des convictions, des histoires individuelles et collectives. En cherchant à le neutraliser on nie cette diversité, et on vise à imposer à tous une culture uniformisée et totalisante. Si elle était votée, la loi annoncée par François Hollande aboutirait à abolir la liberté de conscience et d’expression garantie par nos lois et les conventions internationales, à masquer la diversité et à renoncer à un véritable vivre ensemble, qui implique de vivre et d’agir avec nos différences, et non en les occultant. Elle aurait pour conséquence un nouvel enfermement des femmes musulmanes que l’on confinerait dans leurs cuisines et dans leurs ghettos, et leur exclusion de l’espace public et du monde du travail, alors même qu’elles aspirent à s’investir pleinement dans la vie collective. Lire la suite

Contribution de Marie-Laure Bousquet

F.S.M. Tunis, mars 2013.

« Nous » Féministes : Y-a-t-il un singulier de ce pluriel ? Si oui, quel est-il ?

Lorsque j’ai rejoint le C.F.P.E. (Collectif des Féministes pour l’égalité) en 2005, j’ai su que j’avais enfin trouvé le lieu où je me sentais « chez moi » après avoir traversé, à la façon d’une passagère clandestine, la détresse intérieure d’être qui nous a donné la force, le courage et l’énergie d’organiser en novembre dernier le colloque international intitulé :  Regards croisés de femmes en lutte, après avoir été frappée d’une impossibilité d’exister en tant que féministe musulmane. Frappe d’une violence inouÏe inconnue jusqu’ici, plus forte encore que celle vécue comme être infériorisé par les siècles patriarcaux. Là, il ne s’agissait plus d’être « moins » mais de ne pas être du tout. Un véritable éclatement de soi généré par celles et ceux entre les mains de qui résidait le pouvoir de définir ce que devait être, à leurs yeux, l’islam et le féminisme au singulier.

C’est chez une féministe juive que, au début des années 90, j’ai trouvé ce qui m’a aidé à surmonter cet éclatement qu’elle-même avait vécu et dont elle parle dans son livre :  Standing again at Sinaï. Elle y explique très bien que tant que l’on reste sous la menace terroriste du « ou bien ou bien », ou tu es féministe ou tu es juive (musulmane en ce qui me concerne), on laisse à d’autres le pouvoir sur les définitions identitaires qui classent, catégorisent, selon la logique implacablement immobile de l’exclusion. Avec elle, elle s’appelle Judith Plaskow, je commençais à me sentir « chez moi ». C’est ensuite que j’ai découvert les penseuses pionnières du féminisme musulman, à la fin des années 90, qui, elles aussi, posaient la même question du : « what’s in a name, », question qui est aussi le titre du premier chapitre de l’ouvrage de Amina Wadud Inside the gender jihad. Le C.F.P.E. fut donc pour moi la rencontre d’un espace de liberté, liberté d’expression d’un « nous » possible où puissent se vivre et se dire à la fois les conflits et alliances de loyautés d’un pluriel émancipateur, à égalité entre féministes musulmanes et non musulmanes essayant ensemble de forger les outils d’une logique d’inclusion.

C’est ce « nous » qui nous a donné la force, le courage et l’énergie d’organiser, en novembre dernier, le colloque international intitulé Regards croisés de femmes en lutte vers un féminisme sans frontières, dans le fil des féminismes postcoloniaux. C’est ce »nous » qui m’a permis d’apporter ma contribution personnelle à la question féministe et, à travers la mise en circulation d’ouvrages sur le sujet que je connaissais et aussi le partage de mon expérience des quatre rencontres internationales sur Féminisme islamique  de Barcelone et Madrid.

Pour sortir le sujet de l’immobilisme identitaire hégémonique, il est courant maintenant de parler de « de-essentialiser » l’un et l’autre. De la même façon qu’il n’existe pas un modèle féministe détenteur de la vérité universelle, il n’existe pas non plus un seul vrai islam, mais dans les deux cas, des féminismes pluriels et des islams pluriels. Autrement dit, pour sortir de « l’essence » d’un singulier totalitaire qui fige, on pluralise, on diversifie dans un pluriel qui met en mouvement.

Comme d’autres, j’ai utilisé ce vocabulaire du « essentialiser », « de-essentialiser » jusqu’au jour où j’ai découvert, il y a deux ans, donc récemment, l’ouvrage d’une philosophe française, Catherine Malabou, dont le titre m’a tout de suite interpellé et attirée. Il s’intitule : Changer de différence, le féminin en philosophie. Venant du mouvement féministe français et ayant vécu de l’intérieur les débats conflictuels entre féministes « égalitaristes » et « différentialistes», entre celles du « deuxième sexe » de Simone de Beauvoir et celles du « temps de la différence » de Luce Irigaray, sans que je puisse obéir aux injonctions de se situer d’un côté  ou de  l’autre car me sentant dans les deux à la fois, j’ai tout de suite eu envie de me plonger dans ce livre. Je ne suis pas philosophe et donc, je n’ai pu entrer dans son vocabulaire de spécialiste, surtout dans deux chapitres où elle parle de son cheminement dans la pensée philosophique de la déconstruction, en tant qu’ancienne élève de Jacques Derrida, mais  dans le premier et le quatrième, elle essaie de tricoter ensemble féminin, femme, féminisme pour sortir justement des bagarres entre « essentialistes » et « anti-essentialistes » et ainsi « marquer une nouvelle ère de la lutte féministe et orienter autrement le combat » dit-elle.

Ce que j’y ai appris et qui a, à la fois bousculé mes certitudes et conforté mes intuitions sur le fait de me sentir dans l’égalité et la différence, c’est ce qu’elle dit du mot « essence » justement et de son sens en philosophie, sens sur lequel il y a toujours eu un malentendu,  selon elle, de la part des théoriciennes du genre qui l’ont toujours interprété comme synonyme d’une fixité immobile, immuable, d’une nature, d’une anatomie, d’une biologie figée dont on ne peut sortir qu’en la dynamitant, qu’en la niant et en la remplaçant par le tout est construit de la culture. Or, dit-elle, c’est là une conception « vulgaire », « inculte » du mot « essence » qui, en philosophie, n’a jamais signifié la fixité, la rigidité de « l’être » par rapport à « l’étant » ou, pourrait-on dire de « nature » par rapport à « culture ». Au contraire, il veut dire la transformabilité, la substitutionnalité incessante de l’un dans l’autre, le processus, le mouvement même, ce qu’elle appelle la plasticité originelle d’une identité jamais en repos, toujours dynamique. Et ainsi : « redonner à l’essence sa plasticité originelle, c’est redonner à la différence la dynamique de sa puissance, la différence est un échangeur et non un principe de sélection ou de ségrégation duelle ». Il y a donc une ondulation originelle qui met l’égalité en mouvement. J’aime beaucoup ce mot de «plasticité» car il me semble habiter le «nous» de notre collectif qui ose un féminisme qui bouscule les frontières de nos identités respectives, où nos différences sont des échangeurs d’égalités. Un féminisme qui travaille à ce que les féministes juives, revisitant et réinterprétant une expression de leur tradition religieuse, appellent «la réparation du monde».

 

 

 

Contribution Dr Amel Ben Said

Forum Social Mondial – Tunis 26-30 mars 2013
Table ronde : « Nous » féministes : comment le dire ?
 Pouvons-nous le dire ? 

Mesdames et messieurs,
Je voudrais d’abord présenter mes vifs remerciements aux militantes
amazones du collectif « Féministes pour l’égalité » et à Ismahane Chouder en
particulier de m’avoir conviée à cette  table ronde  autour du thème : « Nous »
féministes : comment le dire ? Pouvons-nous le dire ?
Ces questions posées cacheraient à mon avis, du moins tacitement une
double crainte : d’une part, la crainte du mouvement féministe occidental qui a
étendu son hégémonie à toutes les ONG féministes à l’échelle mondiale et
même aux différentes organisations des Nations unies et a imposé son modèle
comme l’unique modèle libérateur de la femme, d’autre part la crainte de la
réaction de sa propre communauté qui pourrait réagir négativement par
superposition au mouvement féministe mondial.
Dans les deux cas, ce sont des craintes qui me semblent justifiées mais qui
devraient plutôt galvaniser les militantes des mouvements féministes à lever le
double défi en montrant  premièrement qu’il n’existe pas un seul modèle de
féminisme bien au contraire, un modèle de féminisme cloné pourrait se
répercuter négativement sur les droits des femmes dans les pays du monde  et
deuxièmement que  les droits violés des femmes dans les sociétés patriarcales
sont le fruit de traditions ancestrales qui doivent évoluer avec ces sociétés et
justifient la création de mouvements féministes.
De plus, ces femmes vivent dans des contextes socio économiques et culturels
très différents d’une société à l’autre, d’une communauté à l’autre et d’un
milieu à l’autre, aussi il ne sera jamais de trop de multiplier les mouvements
féministes. En effet, les problèmes de la femme noire latino américaine sont
différents de ceux de la femme noire africaine qui sont différents de ceux de la
femme européenne ; ceux-ci sont différents des problèmes de la femme arabe
qui sont eux mêmes différents d’un pays arabe à un autre et ainsi de suite. La
diversité contextuelle devrait donc se traduire par une pluralité du féminisme
et cela doit constituer un atout pour les femmes dans le sens où grâce à cette
pluralité, on multiplie les points d’entrée à la défense des droits des femmes là
où elles sont et non là ou nous voulons qu’elles soient. On accroitra ainsi les
chances de synergie d’action des différents mouvements féministes. Une
société de clones serait une société de monstres !
Mais la question qui se pose est la suivante: la pluralité expose-t-elle à la
fragmentation ? Ma réponse est oui si cette pluralité s’avère une pluralité au
service de luttes idéologiques et non une pluralité de luttes pour la même
cause des femmes. Ce point me rappelle d’ailleurs les quatre conférences
mondiales sur les femmes dont la première a eu lieu à Mexico en 1975, la
deuxième à Copenhague en 1980, la troisième à Nairobi en 1985 et la
quatrième à Beijing en 1995. Les conférences de Mexico et de Copenhague ont
connu des tensions fortes et des querelles entre les ONG  du bloc de l’Est
communiste et celles du bloc de l’Ouest libéral alors que toutes prétendaient
venir à ces conférences pour défendre les droits des femmes.
Aujourd’hui, après la disparition des blocs de l’Est et de l’Ouest,
l’idéologisation des mouvements féministes peut prendre des formes de lutte
entre religieux et laïcs, conservateurs et modernistes ou des formes de lutte entre
mouvements loyaux à des partis politiques qui vont les instrumentaliser dans
leurs combats électoraux.
Donc le risque de fragmentation est réel. Il faut en prendre conscience et
remplir certaines conditions pour garantir la pluralité synergique sans tomber
dans la fragmentation. A ce titre, les mouvements féministes devraient veiller
à :
1. préserver leur indépendance et se garder de s’impliquer dans les luttes
idéologiques ou politiques. Toutefois, être indépendant ne contredit pas de
mon point de vue la possibilité d’avoir un référentiel religieux ou autre
mais quelque soit ce référentiel, il doit être contextualisé et inscrit dans une
vision pragmatique afin qu’il ne se transforme pas en dogme. Tout est question
de distinguer la carte du monde du monde lui-même. Chacun de nous possède
sa carte et au lieu de gaspiller du temps et de l’énergie à confondre sa carte avec le
monde, mieux vaut l’utiliser pour se rapprocher de l’autre et chercher avec lui
les terrains communs de collaboration pour mieux défendre les droits des
femmes.
2. respecter la diversité culturelle et les contextes locaux de la dynamique
féministe et ne pas refaire les erreurs du mouvement féministe mondial,
3. adopter une approche culturellement sensible en exploitant les valeurs
religieuses et culturelles potentiellement favorables au respect des droits des
femmes (il serait privatif d’avoir une position unilatérale vis-à-vis de la culture
et la religion en considérant qu’elles ne constituent que des obstacles à la
libération de la femme),
4. ne pas dévier la lutte des femmes pour leurs droits vers la lutte des femmes
contre les hommes. L’ennemi des femmes n’est pas l’homme mais bien la
pauvreté, l’analphabétisme, les maladies, les guerres, l’exclusion, la
marginalisation, le racisme, la violence fondée sur le genre… D’ailleurs, une
large frange des hommes font face au même ennemi. Il ne faut pas oublier non
plus qu’une partie des injustices commise à l’encontre des femmes l’est par des
hommes qui ont été ainsi éduqués par des femmes. La lutte des femmes doit
être focalisée sur l’équité, l’égalité, l’accès universel à l’éducation et aux soins,
l’autonomisation, la participation à tous les niveaux décisionnels et dans tous
les milieux, la lutte contre la violence fondée sur le genre, la citoyenneté
entière, la valorisation de l’image de la femme auprès des médias etc.
Ainsi nous voyons que face à ces défis qui constituent de grands chantiers, le
monde en général et les femmes en particulier ont besoin d’autant de
féminismes qu’il y a de sociétés et de cultures. Il ne faut pas seulement ne
pas avoir peur de la pluralité du féminisme mais plus que ça, il faut la défendre
face à l’hégémonie du modèle unique du féminisme. Tel le genre humain, je
vois le féminisme au pluriel dans ses expressions, au singulier dans sa
solidarité.
Je vous remercie.