Article paru dans The Guardian (Royaume-Uni) le 17/04/2006
http://www.theguardian.com/world/2006/apr/17/israel.gender?INTCMP=SRCH
Par Rachel Shabi
Traduit par Emilie Combaz

Le combat pour ne pas combattre

Une féministe peut-elle servir dans une institution militaire dominée par les hommes ? Rachel Shabi rencontre la conscrite israélienne qui a affirmé qu’elle ne le pouvait pas – et qui a gagné son exemption.

Idan Halili, qui a à peine plus de 19 ans, a écrit une critique féministe qui a ébahi les voix féministes établies de par le monde. Son analyse prend la forme d’une lettre envoyée à l’armée israélienne pour demander une exemption du service obligatoire en se basant sur un rejet féministe du militarisme. En décembre dernier, après avoir passé deux semaines dans une prison militaire à cause de son refus de servir, Halili a été exemptée de la conscription ; on lui a dit que ses opinions avaient été jugées « inadéquates ».

« L’armée est une organisation dont les valeurs les plus fondamentales ne peuvent pas être mises en harmonie avec les valeurs féministes », a-t-elle écrit dans sa demande d’exemption. Halili affirme que le service militaire est incompatible avec l’idéologie féministe à plusieurs niveaux : à cause d’une structure hiérarchique de l’armée  favorable aux hommes ; parce que l’armée distord les rôles de genre ; à cause du harcèlement sexuel au sein de l’armée ; et à cause d’une équation entre la violence dans l’armée et la violence domestique. Ses arguments ont galvanisé l’attention médiatique en Israël, Halili apparaissant aux informations télévisées aux heures de grande écoute et amenant pour la première fois dans l’arène publique des arguments féministes contre le militarisme jusque là gardés à l’écart.
Refuser de servir dans l’armée israélienne est une procédure opaque et imprévisible. Les droits des femmes à l’objection de conscience avaient bien été établis, naguère, par la loi. Mais en 2003, au cours des auditions qui ont emprisonné cinq jeunes hommes pour leur refus de servir sur la base « politique » de leur opposition à l’occupation israélienne, la Cour a réinterprété la loi d’exemption pour les femmes, qui doivent maintenant passer par les mêmes canaux disponibles aux hommes. « L’exemption de service est à la discrétion du ministre de la défense », dit Yossi Wolfson, avocat pour le groupe féministe, anti-militaire New Profile [Nouveau Profil]. « Mais il n’y a rien d’obligatoire et pas de procédure spécifique dictée par la loi ». En pratique, les décisions sont prises par ce qu’on appelle « les comités de conscience » mis en place par le bureau de recrutement de l’armée, qui permet l’objection de conscience seulement sur la base de la religion ou du pacifisme. « C’est très sélectif et tend à n’accepter qu’un pacifisme très radical, universel, qui veut que tout usage de violence soit immoral », dit Wolfson.
Dans le cas de Halili, comme cela a tendance à arriver, on lui a d’abord refusé une audition devant un comité de conscience et elle a été envoyée dans une prison militaire où elle a refusé de s’enrôler. Plus tard, cette décision a été renversée. « Nous avons argué que, bien que l’opposition de Halili au service ait été 100% féministe, son idéologie du féminisme signifiait aussi qu’elle était une pacifiste qui s’oppose à tout système militaire », dit son représentant légal, Smadar Ben-Natan.
Le comité n’a pas accordé d’exemption à Halili sur la base de l’objection de conscience. Mais le résultat n’en a pas moins été une forme d’admission indirecte. « Le comité a dit que son féminisme, et non son pacifisme, apparaissait le plus dominant et que, sur la base du fait qu’elle avait de tels points-de-vue, elle ne serait pas apte à servir », explique Ben-Natan.
Le succès de Halili a renversé plusieurs présuppositions – celle qu’une femme de son âge pourrait même avoir une idéologie féministe cohérente n’étant pas la moindre. Halili, une femme posée et à l’éloquence rapide, originaire d’un kibboutz du nord d’Israël, décrit un long processus de délibération jusqu’à ce que « j’ai[e] compris que l’armée, par essence, ne colle pas avec les principes féministes ». Faire le lien entre ses expériences a amené son évolution féministe, dit-elle, ce qui a été accentué par du travail bénévole auprès d’organisations féministes. Tout cela a conduit à « un conflit difficile entre les notions avec lesquelles j’avais été élevée depuis mon jeune âge – celles selon lesquelles l’institution militaire est une institution positive et y servir est un moyen particulièrement respectable de donner sa contribution sociale – et d’autre part les valeurs féministes de dignité et d’égalité ».
Les arguments de Halili mettent en cause la notion que les femmes israéliennes jouissent d’une égalité de genre précisément parce que les deux sexes sont soumis à la conscription. Cela dépasse l’affirmation selon laquelle une culture sociale militaire révère le soldat homme « combattant » tout en dépréciant le rôle féminin et moindre dans l’armée (seules 2% des femmes servent dans les unités de combat). Orna Sasson-Levy, professeure de sociologie et d’études de genre à l’Université israélienne de Bar Ilan, dit que la supposition largement partagée selon laquelle la réussite féminine dans l’armée israélienne se traduirait par la réussite dans la société civile s’est avérée infondée. Les positions haut placées en Israël sont typiquement attribuées à ceux qui ont réussi dans l’institution militaire, ce qui favorise nécessairement les hommes, qui ont la possibilité d’atteindre un meilleur statut que les femmes au sein de l’armée. « Ce que montrent mes recherches, encore et encore, c’est que même quand l’armée essaie de créer un environnement d’égalité des chances, la culture est tellement genrée, tellement masculine, que les femmes n’arrivent pas à atteindre une place égale sans complètement coopérer avec sa structure machiste et reproduire cela dans leur comportement à l’égard d’autres femmes ».
Cette culture, entre autres choses, c’est celle du harcèlement sexuel endémique. En 2003, des recherches des Forces de Défense Israéliennes ont montré qu’un cinquième des soldats femmes ont fait l’expérience du harcèlement sexuel au sein de l’armée. Quand le sondage a posé des questions aux femmes à propos d’exemples spécifiques de harcèlement, comme des insinuations ou allusions humiliantes ou bien des propositions sexuelles non voulues, ce chiffre est monté à respectivement 81% et 69%. En d’autres termes, dit Rela Mazali, l’une des fondatrices de New Profile, « les jeunes soldates ne savent même pas que ce dont elles font l’expérience s’appelle le harcèlement sexuel et qu’elles peuvent faire quelque chose contre cela ». Les soldates ne vivent donc pas seulement l’expérience du harcèlement, mais elles sont aussi conditionnées pour ne pas le considérer comme tel.
Selon Cynthia Enloe, professeure de développement international et d’études des femmes à l’Université de Clark, qui a beaucoup écrit sur le thème du genre et de la militarisation, « les travailleurs des Nations Unies et de l’humanitaire dans les zones de guerre parlent à présent de la relation de causalité entre les violences militaires et domestiques – avoir compris cela n’est pas négligeable ». L’année dernière, des chercheuses du centre féministe de Haifa, Isha le’Isha (« De femme à femme »), a montré que, entre 2000 et 2005, 47% des femmes israéliennes assassinées par leur partenaire ou parent ont été tuées par des gardes de sécurité, des soldats ou des officiers de police qui portaient des armes avec une licence. Sarai Aharoni, l’une des chercheuses, rapporte que, durant la même période, marquée par de nombreux attentats suicides à l’intérieur d’Israël, « les femmes victimes de violence domestique ont moins appelé les lignes d’aide téléphonique – apparemment, elles avaient le sentiment que c’était moins légitime quand les attentats suicides à la bombe avaient lieu ».
Les témoignages de Briser le silence, une organisation d’anciens soldats qui décrit les injustices dont ils ont été témoins pendant leur service militaire, racontent souvent un sentiment d’apathie envers la vie humaine, une agressivité accrue et une perte de sensibilité morale comme résultat du service dans une armée d’occupation. « Tous ces habitudes et comportements sont ce que nous ramenons avec nous dans la vie civile », dit Avichay Sharon, le porte-parole de l’organisation. Enloe réaffirme ce lien : « l’institution militaire n’aime pas admettre qu’être entraîné comme soldat des forces spéciales pourrait mettre en danger des femmes quand ces mêmes hommes arrivent dans un cadre domestique ».

Halili est maintenant bénévole à la ligne téléphonique israélienne d’aide pour les travailleurs migrants, dans le domaine de la traite à des fins sexuelles. Elle est contente d’avoir simplement amené la question de l’anti-militarisme féministe dans le débat public, mais les militantes des campagnes sur ce sujet ne pensent pas que son cas provoquera nécessairement un flot de demandes féministes d’exemption pour le moment. « Je ne vois pas de femmes comme Idan très souvent », dit sa représentante légale, Ben Natan. « Elle est vraiment exceptionnelle ».

 

 

Article paru sur SaphirNews (Quotidien musulman d’actualité) le 08/03/2006

http://www.saphirnews.com/Bruxelles-la-femme-musulmane-a-l-honneur_a2408.html

Par Nadia Sweeny
Bruxelles: la femme musulmane à l’honneur

 Ce dimanche 5 mars s’est ouvert à Bruxelles le premier Congrès Européen des femmes musulmanes. Trois jours avant la Journée Internationale de la Femme, cette rencontre avait pour double but de lever le voile sur les idées reçues et de diffuser le véritable statut des femmes musulmanes en Europe. Quatorze associations, chacune représentant leur pays d’appartenance, se sont réunies sous le thème « Femmes musulmanes d’Europe, quelles contributions ? ». Boudé par les grands médias européens, l’évènement traduit non seulement une avancée historique pour l’implication des femmes et mais aussi une prise en compte du fait musulman dans la construction sociale de l’Europe.

 

 

Le Forum Européen des Femmes Musulmanes (EFOMW : European Forum Of Muslim Women)
Quatorze associations féminines musulmanes ont créé le Forum Européen des Femmes Musulmanes, au début de l’année 2006. De la Suède à l’Italie en passant par la Roumanie, la Bosnie-Herzégovine, la Grande Bretagne, l’Irlande ainsi que le Danemark : quatorze pays sont ainsi représentés.

 

Le samedi 4 mars, les porte-paroles de ces associations ont élu les sept membres du conseil d’administration qui siègera à Bruxelles. Son but : favoriser l’engagement citoyen de la femme musulmane au sein de l’Union Européenne, mais aussi représenter ces femmes et défendre leurs intérêts auprès des instances européennes et internationales. Un véritable défi!

C’est à l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles, ce dimanche 5 mars, que l’EFOMW a ouvert son 1er Congrès Européen. L’ouverture officielle a été menée par la française Malika Dif (conférencière et auteur de nombreux ouvrages), Noura Jaballah (présidente élue de l’EFOMW) ainsi que Lhaj Thami Breze, président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

 

Cette journée s’est organisée autour de trois « tables rondes », durant lesquelles différentes intervenantes ont abordé des sujets tels que les enjeux islamiques, sociaux et politiques de la participation de la femme musulmane dans la vie sociale, les obstacles rencontrés et quelques témoignages de ces « femmes qui inventent l’Europe ».

 

Les interventions ont monté que la femme musulmane n’est plus silencieuse et soumise, « elle a son mot à dire ». Plus encore, elle a un devoir d’action. Ainsi, Soumaya Ben Khaldoun, parlementaire marocaine, insiste sur la notion que l’être humain a pour mission de contribuer au développement de l’Humanité. Elle met l’accent sur l’équité et explique que l’apport de chacun est distinct mais son importance est égale dans la construction de la société. L’homme et la femme sont égaux pour bâtir et développer la civilisation. La femme musulmane a donc une véritable responsabilité d’engagement citoyen.

 
Soumaya Ben Khaldoun, Parlementaire marocaine

 Musulmane et citoyenne d’Europe
La citoyenneté se manifeste, entre autres, par la possession du passeport qui octroie une liberté de mouvements, par le droit de vote qui permet la participation à la vie politique du pays et par la possibilité de s’organiser en association afin de dynamiser le développement social. Cette citoyenneté doit être mise à profit par les femmes musulmanes explique Lamia Elamri, conseillère municipale à Stockholm. Elle souligne la nécessité d’améliorer la présence de ces femmes dans la vie politique des pays européens, et ainsi permettre l’accroissement d’une influence sur la société : « Il faut démontrer que les musulmanes ont la capacité de contribuer à ce changement. Nous sommes des êtres sociaux, nous devons participer à la dynamique de la société. ».
Les femmes sont au premier plan d’une avancée historique pour l’intégration et l’acceptation du fait musulman en Europe. Pour la vice-présidente du Forum, Dorsaf Ben Diab, cette journée est une fête de l’engagement. Cet engagement ne peut avoir lieu sans la persévérance, la générosité, la pédagogie et surtout l’ouverture et la découverte de l’« Autre ». Cet « Autre » qui est différent et qui suscite en nous la crainte et la peur ; le préjugé doit être rompu des deux côtés ; les femmes musulmanes doivent montrer l’exemple et ouvrir le dialogue.
Noura Jaballah, présidente élue de l’EFOMW, insiste sur la volonté de rapprochement entre les cultures, les religions et les nations, pour construire ensemble une Europe de paix et de connaissance des uns et des autres. L’attention est portée sur l’écoute de l’autre et le partage, au-delà de la communauté musulmane, avec tous les peuples d’Europe.

 


Les sept membres élues du conseil d’administration

 Cette initiative n’a pas eu l’écho escompté particulièrement auprès des non musulmans. « Nous voulons vraiment décommunautariser ce type d’actions, ouvrir un véritable dialogue. Mais ni la presse occidentale, ni les associations non musulmanes que nous avons contactées n’ont répondu à nos invitations. Cependant Al Jazeera, ainsi qu’Al Arabia, un journaliste iranien, un saoudien et une chaîne égyptienne se sont déplacés pour l’évènement. Il n’y a qu’un journaliste de RTBF qui est passé (ndlr : Radio et Télévision Belge Francophone) », explique Nicole Amal Thill, présidente de l’association belge Al Ma’rifa et coordinatrice du congrès. « Pourtant nous avons envoyé des communiqués de presse à tous les grands journaux européens, ainsi qu’aux chaînes de télévision. »
L’initiative est pourtant de taille et concerne la société dans son ensemble. « Les sociétés occidentales s’ouvrent à certaines minorités qu’elles considèrent comme un avancement. Mais cette ouverture est limitée ; l’Islam et la religion sont perçus comme une régression. Leur peur de l’islam fait resurgir un passé où le spectre du religieux est mis en avant », indique Nadine Weibel, sociologue et ethnologue, chercheur au CNRS (Auteur de Au-delà du voile, les femmes musulmanes d’Europe). « Cependant, continue-t-elle, le problème majeur reste la méconnaissance de l’autre. Il est fondamental d’aller vers l’autre. Il faut s’accepter dans nos différences. C’est ahurissant, mais nous vivons côte à côte sans se connaître. L’information doit circuler pour désamorcer la situation ».

 
Porte-paroles des associations européennes

 Ni libertine, ni soumise
Un nouveau « genre » de femme se développe en Europe. C’est le constat de Nadine Weibel, qui étudie depuis de nombreuses années les femmes musulmanes pratiquantes en Europe: « Les femmes musulmanes inventent un nouveau modèle à mi chemin entre le modèle traditionnel et celui proposé par l’Occident. C’est totalement novateur. Dans ce sens, elles s’inscrivent dans une forme de modernité.»
Cette journée souligne une volonté des musulmanes européennes d’agir et de participer activement à la construction d’une Europe plus juste et plus humaine; une Europe multiculturelle où le dialogue est possible et essentiel. Leur résolution : casser l’image archaïque de la femme musulmane, démontrer son importance, son action et son engagement. Musulmanes certes, mais citoyennes et engagées. L’Europe ne se construira pas sans elles, c’est leur mot d’ordre ! Reste à espérer que les actions à venir soient à la hauteur des intentions exprimées durant cette première rencontre historique.